Internet : changer l’espace, changer la société

 

Internet, changer l’espace, changer la société

Les logiques contemporaines de synchorisation

De Boris Beaude

 

 

 

 

 

 

 

Broché : 256 pages Collection : Société de la connaissance  20 euros TTC EAN 13 : 978-291657169

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Internet change notre rapport au temps, mais il transforme également en profondeur notre rapport à l’espace.

Aujourd’hui, internet n’est plus seulement un réseau informatique : c’est devenu un espace commun qui occupe une place croissante dans nos pratiques et se généralise à l’ensemble de notre existence. Facebook, Google, Youtube, les sites de vente en ligne et l’économie numérique  sont devenus des éléments de notre quotidien.

Or, comme pour chaque espace, il est essentiel pour nos sociétés d’organiser et de le partager équitablement Internet.

De nombreuses questions se posent alors : qui organise cet espace, ? Qui  crée internet ? Y-a-t’il une gouvernance d’internet ? Une régulation d’internet ?  A-t-il une limite que l’on peut définir ? Peut-on le réguler, en bloquer l’accès comme on ferme une frontière ? En quoi un tel espace change la société dans son ensemble ?

Dans cet ouvrage, Boris Beaude, géographe expert de la dimension spatiale de la télécommunication, démontre que nous devons cesser de considérer Internet comme un monde virtuel et qu’il faut l’aborder comme un espace réel.

Grâce à cette approche innovante, il apporte une réponse claire à tous les enjeux d’Internet. Il analyse en profondeur les problématiques posées par l’hybridation de ce nouvel espace avec les territoires, telles que les questions de gouvernance, d’économie, de transaction, de droit, de propriété, de valeur ou de responsabilité.

Cet ouvrage apporte un éclairage inédit qui rend les enjeux d’Internet plus lisibles, pour pouvoir en saisir toutes les opportunités et en maîtriser les dérives.

Il fournit des clés pour agir individuellement et collectivement afin que, face à Internet, notre société puisse faire les bons choix et évite le mur vers lequel nous risquons d’aller à grands pas.

 

Boris Beaude est chercheur au sein du laboratoire Chôros de l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Avant de rejoindre l’EPFL, il a obtenu un doctorat de géographie humaine de l’université Panthéon-Sorbonne et a été maître de conférences pendant huit ans à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po). Ses recherches portent sur les conditions spatiales de l’interaction sociale. Il s’intéresse en particulier à Internet comme espace de reconfiguration de la production, de l’information, de la transmission et plus généralement de la coexistence.

 

Introduction De quoi Internet est-il l’espace ?
Chapitre I Internet est un espace
1. De l’espace à la coexistence
2- Internet fait gagner de l’espace-temps
3- De quoi Internet est-il la virtualité ?
Chapitre II Se donner un espace commun
1- Les hauts lieux de synchorisation
2- Les vertiges de l’hypercentralité
3- Géographie de Chrome
Chapitre III Nouvel espace, nouvelle société
1- Quel est le prix de la gratuité ?
2- La capacité distribuée
3- La vulnérabilité généralisée
4- L’hybridation de l’espace
ConclusionPartager Internet
Introduction
De quoi Internet est-il l’espace ?
« Nous n’avons pas toujours le regard adéquat pour appréhender les phénomènes émergents. Nous tendons à les approcher avec des grilles de lectures anciennes et nous concluons alors que rien n’a changé ».
Jacques Lévy, « Vers la société-monde ? », in M.-F. Durand, J. Lévy et D. Retaillé, Le Monde, espaces et systèmes, Dalloz-Sirey, 1992.

Et si Internet était réellement un espace au sein duquel avait lieu une part croissante de notre existence, de nos pratiques, de nos échanges, de notre culture ? Le monde contemporain est tellement plus lisible lorsque l’on réalise la qualité de l’un de ses espaces les plus importants. En assumant cette proposition, les virtualités qui se présentent à nous sont plus intelligibles. Il devient possible de s’en emparer et d’agir activement dans un monde certes incertain, certes complexe, mais aussi d’une immense richesse.
En une quarantaine d’années à peine, Internet s’est imposé dans le monde entier. Aucune technologie de communication n’a su répondre à ce point à des exigences si diverses. Internet peut être local et mondial, synchrone et asynchrone, symétrique et asymétrique, interactif et passif, visuel et auditif, permanent et éphémère : autant de propriétés qui correspondent généralement à des moyens de communication spécifiques, tels que la radio, la télévision, la presse écrite ou le téléphone.
Internet, pourtant si jeune, questionne profondément les modes d’organisation que nous avons élaborés sur des millénaires. Comme le firent l’écriture, l’imprimerie, le train, le télégraphe, la radio ou la télévision, Internet augmente notre capacité à agir, ensemble, sur des étendues de plus en plus vastes. À chaque nouvelle technologie de médiation, c’est la société dans son ensemble qui a été transformée par le renouvellement des modalités de l’interaction entre ses composantes (individus, objets, idées). De tels changements ont des incidences sur l’organisation de l’espace, mais aussi sur les transactions économiques, sur la politique, sur la culture et sur l’identité. Trop souvent, nous oublions à quel point notre existence est tributaire des moyens de maîtriser la distance qui nous sépare de notre environnement et plus particulièrement des réalités dont nous souhaitons le contact, l’échange et les qualités.
C’est pourquoi la virtualité d’Internet n’est pas celle que l’on croit. Elle ne s’oppose pas au réel, mais à l’actuel. Elle se trouve dans chacune de nos actions. Internet offre de nouvelles potentialités d’action et chacune des virtualités qui est ainsi actualisée, conjointement, change subrepticement le monde que nous vivons.
Si Internet mérite une attention particulière, c’est probablement parce que les virtualités qu’il offre sont en partie inédites et pour une grande part en devenir. Manifestement, Internet est devenu un haut lieu du monde contemporain, et il est urgent d’en comprendre les propriétés et les enjeux spécifiques. Car il s’agit non seulement d’une médiation, mais aussi d’un espace, réel, où se déroule à chaque instant un nombre considérable d’événements qui, aussi insignifiants soient ils, participent du Monde en devenir.
Faire une relecture spatiale de cet espace prétendument a-spatial est un impératif. Pour y répondre, il est indispensable de définir explicitement l’espace dont il est question, afin de mieux caractériser l’une de ses principales propriétés : sa capacité à être le lieu de pratiques déployées tant localement que mondialement. En cela, Internet n’est pas tant un lieu de synchronisation, mais surtout un lieu de synchorisation, à savoir un espace qui rend possible une action en commun : l’interaction.
Les propriétés spécifiques d’Internet ont en effet déstabilisé les acteurs territoriaux les mieux établis. La maîtrise du territoire leur assurait une telle rente de situation, qu’ils se satisfont peu d’un espace émergent dont ils n’ont qu’une maîtrise approximative. En une décennie, Google a bouleversé significativement notre accès à l’information. En à peine moins de temps, Wikipédia a remis en cause des valeurs importantes de l’ordre social, de la gouvernance, et de l’expertise. En quelques années, Facebook est devenu l’une des principales médiations entre les individus et Wikileaks a affecté des pratiques gouvernementales solidement ancrées.
Cela engage à prendre au sérieux la capacité d’Internet à créer des centralités inédites, dès lors qu’il autorise une concentration du pouvoir sans précédent. Internet rappelle, s’il le faut, que la société est faite de liens sociaux et plus généralement de contacts, qui supposent un espace d’interaction. Changer l’espace, de ce point de vue, c’est changer la société. L’économie et le droit comptent parmi les dimensions de la société les plus tiraillées par ce renouveau, tant la convergence du numérique et de la télécommunication bouleverse les fondements de la propriété, de la valeur, de l’expression, de la responsabilité ou de l’exclusivité. La gratuité, en particulier, a été érigée en modèle, portée par le coût marginal de reproduction, de stockage et de diffusion des œuvres numériques, au risque d’en négliger le coût de production, parfois considérable. La musique est un parfait exemple de bouleversement d’un secteur dont les principaux acteurs se sont vus dépassés par l’émergence de pratiques massives dont ils furent incapables d’endiguer la généralisation.
La capacité d’Internet à créer du contact réticulaire en dépit de la distance territoriale offre aussi une opportunité considérable d’organisation, de production et de coordination. L’intelligence collective, la sagesse des foules ou le crowdsourcing sont autant de notions qui ont émergé de ce potentiel. Certes, une part majoritaire de la population n’est pas vraiment impliquée dans ce processus. Mais il n’en demeure pas moins le témoignage d’une étape décisive de l’humanité qui, après le livre, la radio, le téléphone et la télévision, se trouve en mesure d’augmenter remarquablement sa capacité à échanger et à partager. On peut ainsi discuter et renouveler la connaissance dans des conditions autrement plus décentralisées qu’auparavant. Ce qui importe, ce n’est pas vraiment l’égale compétence ou légitimité des acteurs, mais leur non-détermination a priori. Il est non seulement question d’intelligence collective, mais peut-être plus encore de capacité distribuée : d’une augmentation du potentiel d’action individuel dans un monde commun. Devant de tels changements, il faut plus que jamais apprendre à apprendre. Il faut aussi repenser la gouvernance, en la conformant au moins à la complexité qui émerge d’une telle multitude d’expressions individuelles, dont l’œuvre est inégalement fructueuse, mais potentiellement vertueuse.
La capacité d’Internet à créer de l’espace en commun est aussi une opportunité pour les territoires. Il fut supposé que la ville serait affaiblie par l’ubiquité prétendue de la télécommunication ; elle s’en trouve au contraire largement augmentée. Lieu privilégié de l’interaction, la ville est d’autant plus attractive qu’elle associe dès lors toutes les modalités du contact, maximisant plus que jamais le potentiel d’interaction sociale de ses habitants, avec elle-même, mais aussi avec son altérité. Avec la généralisation de la géolocalisation, l’hybridation de l’espace s’est accélérée. Elle associe étroitement les territoires et les réseaux, le matériel et l’immatériel, l’analogique et le numérique, au point d’en changer les qualités. L’hybridation de l’espace suppose aussi la considération du corps, de l’identité désincarnée et de l’interspatialité (lorsque l’on est tout à la fois sur Internet et dans une salle de cours par exemple). Aussi, elle interroge notre capacité à accompagner ce changement, individuellement et collectivement. Qu’est-ce qu’une ville numérique ? Comment aménager la ville avec Internet ? Comment concilier les temporalités de la ville matérielle avec ses rigidités et ses temps longs, et celles d’Internet avec ses obsolescences et ses temps courts ?
Tout cela, indiscutablement, impose de considérer pleinement Internet comme un espace en commun, qui pose des problèmes singuliers, souvent peu lisibles, parfois soudains, et de plus en plus intenses. En particulier, aux potentialités remarquables d’Internet correspondent de nouvelles vulnérabilités que nous ne maîtrisons pas encore. Il en va pourtant de la stabilité de l’économie, mais aussi, de plus en plus, de notre vie privée. Le danger, à mesure qu’Internet s’étend à l’ensemble de nos pratiques, serait certainement de ne pas savoir où regarder et de ne pas voir le mur vers lequel nous irions à grands pas. De plus en plus, l’incompétence, l’imprévu, la faille, le bug ou le piratage coûtent cher à ceux qui en sont les victimes. Exposition du privé et parfois de l’intime, pillage de secrets professionnels, pertes de ressources intimement liées à nos activités professionnelles ou personnelles, gouvernance biaisée, replis identitaires, manipulation, surveillance des contre-pouvoirs, sont autant de dommages qui peuvent parfois être considérables. Internet, insidieusement, assigne à la transparence selon des modalités complexes, mais puissantes. Faire avec Internet, c’est aussi faire l’apprentissage de cette vulnérabilité qui, à mesure que cet espace occupe une place croissante de nos pratiques, se généralise à l’ensemble de notre existence.
Sans doute, nous avons mis du temps à nous adapter à l’écriture, au livre ou à la télévision. Internet est plus éprouvant encore, tant il évolue rapidement, plus qu’il ne le faudrait pour en saisir collectivement la dynamique. Pourtant, il est indispensable de l’organiser et impératif de le partager équitablement. Il nous faut trouver un juste équilibre entre le contact et l’écart indispensable au lien social. Cet enjeu, éminemment politique, ne va pas de soi. Il souligne la force et les faiblesses d’un espace structurellement décentralisé. Hérité de la cybernétique, Internet suppose, jusque dans ses fondements, que ce qui est bon pour l’information est bon pour la société : circuler sans entraves. Pourtant, cette utopie est discutable et discutée, mais pour la première fois de l’histoire de l’humanité, elle est devenue réalité et a trouvé l’improbable lieu de son expression.
Ainsi, avec Internet, l’espace a tant changé que la société est animée d’un mouvement dont la dynamique est peu lisible, car peu familière. Nier la réalité et la spatialité d’Internet expose à la déréalisation de nombre d’actions qui contribuent remarquablement à l’évolution du Monde contemporain. Et c’est ce Monde que nous risquons de ne plus comprendre, empêtré dans un matérialisme qui confond le réel et le matériel, l’espace et le territoire. Accepter cette spatialité singulière engage, en revanche, à en identifier les qualités, avant de se donner les moyens d’en comprendre les incidences particulières. Car les virtualités d’Internet sont tout autant porteuses d’asservissements que de libertés. Internet sera ce que l’on en fait. Puisse ce livre apporter un peu de lumière sur cet espace émergent, dont les possibles engagent à ne pas se tromper de chemin.  […]

 

Chapitre I
Internet est un espace

L’espace est, avec le temps, une de ces réalités qui ne se laissent pas définir aisément. Les limites de notre capacité à penser l’espace se résument en une question : où est l’espace ? Cette simple question, parce qu’elle est récursive, nous rappelle que ce qui nous paraît au premier abord évident (l’espace) ne l’est pas du tout. Il nous semble qu’il s’impose à nous par son omniprésence, mais sommes-nous certains de bien le comprendre ?
Cette difficulté à penser l’espace doit beaucoup à notre propension à entretenir une conception matérialiste de l’espace, dont il est difficile de se défaire. Le XVIIe siècle avec Leibniz et le XVIIIe avec Kant ont initié un renouvellement important de la pensée de l’espace. Dès cette époque, il apparut plus clairement que l’espace ne pouvait être assimilé à une chose matérielle et qu’il ne pouvait pas être un support ou un contenant, sans quoi il devrait être lui-même supporté ou contenu. De ce point de vue, l’espace ne serait pas une chose (qui devrait d’ailleurs être située), mais l’ordonnancement des choses.
Pour paraphraser Kant, l’espace, avec le temps, serait une forme a priori de la sensibilité, l’un et l’autre nous permettant d’appréhender le réel et d’établir des relations entre les choses dont nous faisons l’expérience. Cette qualité immatérielle et relationnelle de l’espace ne signifie aucunement qu’il n’est pas réel. Il convient en revanche de distinguer la notion de ce qu’elle qualifie. Nous pouvons distinguer l’espace comme concept, l’espace comme ordonnancement synchronique (au même instant) de la totalité du réel et un espace comme un ordonnancement particulier.
L’espace que nous habitons est en cela toujours un cas particulier, lui-même composé d’une multitude d’espaces. L’espace est celui de notre appartement, de notre salle à manger, de notre chambre, de la maison, de la rue, d’un bâtiment, de la ville, d’un abribus, d’un banc, de notre région, de notre pays et, de plus en plus, du Monde dans son ensemble. La compréhension de notre environnement suppose donc de prendre la mesure de l’ordonnancement des réalités qui le constituent et des relations qui en initient le mouvement, la dynamique et le changement. Il s’agit de prendre la distance au sérieux, comme une problématique essentielle des modalités de la coexistence. S’informer, produire, transmettre, évaluer ou devenir exige sans cesse la mise en relation de réalités inégalement réparties. La ville, une bibliothèque, une école, un hôpital, une fontaine, l’Union européenne ou Internet sont autant d’espaces qui répondent à des problématiques sociales singulières.
C’est pourquoi l’espace a ceci de particulier d’être ce qui nous rassemble, mais aussi ce qui nous sépare. L’espace est inévitable, il est partout. Nous sommes toujours quelque part, situés et à distance d’autres choses. La compréhension que nous avons de l’espace et les moyens dont nous disposons pour nous en affranchir sont en cela essentiels à notre existence dès lors que, pour l’essentiel, nous ne nous contentons pas d’exister, nous coexistons. Le contact avec d’autres réalités est un impératif plus ou moins vital, mais de toute façon consubstantiel de notre existence.
Notre capacité à agir sur notre environnement et à le maîtriser dépend en effet étroitement de nos représentations, mais aussi de l’ensemble des relations que nous entretenons avec d’autres réalités, matérielles ou immatérielles, situées, elles aussi, mais ailleurs. Maîtriser la distance qui nous sépare de l’ailleurs, c’est nous donner les moyens de maîtriser notre existence et notre devenir, c’est nous donner les moyens de conformer nos intentions et nos actions. La localisation et la communication constituent en cela des enjeux majeurs, engageant l’être au Monde positionnel et situationnel des individus.
Comprendre l’espace, c’est aussi prendre la mesure des arbitrages qui s’opèrent parmi ses virtualités. En prenant au sérieux la complexité de la dimension spatiale du social, le Monde est plus lisible, l’espace devient un problème auquel on peut apporter des solutions. La ville en est une, Internet en est une autre !  […]

1. De l’espace à la coexistence

L’espace est une dimension fondamentale du social,car il est un obstacle à l’interaction. La spatialité, c’est-à-dire la dimension spatiale de l’action, est elle aussi toujours en prise avec l’espace, car elle est toujours située, toujours en relation. Internet est en cela un espace qui participe pleinement de la spatialité contemporaine, tant il contribue activement à la reconfiguration des modalités de l’interaction sociale.  […]

2- Internet fait gagner de l’espace-temps

Internet est un espace qui fait gagner de l’espace-temps. Il se révèle plus efficient que d’autres espaces dès lors que l’étendue est vaste, que le nombre de réalités considérées est important et que l’interaction n’exige pas de contact matériel.  […]

3- De quoi Internet est-il la virtualité ?

Internet est un espace réel et actuel. Penser le contraire relève d’une aporie préjudiciable, qui ne respecte aucun des acquis de la philosophie et de la physique contemporaine. Nier cette réalité s’inscrit dans le prolongement d’un matérialisme parfaitement incarné par le paradigme territorial dominant, qui tend à confondre l’espace et le territoire. Surtout, cette matérialisation du réel tend à déréaliser non seulement un espace émergent dont l’intensité est remarquable, mais aussi l’ensemble des relations et des interactions qui s’y déploient. La réalité de ces interactions singulières est pourtant l’une des dynamiques du monde contemporain, dont l’omission expose à un aveuglement qui limite considérablement notre capacité à appréhender le présent, et plus encore l’avenir, dans sa globalité et dans sa complexité.
Le vocabulaire associé à Internet est remarquablement spatial, tant il est empreint d’une connotation qui se réfère presque systématiquement à l’espace. Il est question de sites, d’adresses, de navigateurs, de firewall24, de surf, de cyberespace et plus généralement d’espace virtuel : autant de métaphores qui ont vocation à rendre Internet plus intelligible. Néanmoins, lorsque la métaphore emprunte à ce point à un registre, le propre et le figuré ne se confondent-ils pas ? Et si ce vocabulaire n’était pas métaphorique ? Et si Internet n’était pas un espace virtuel, mais un espace réel ? Si Internet suscite un tel intérêt, n’est-ce pas précisément parce qu’il est un espace, haut lieu de l’interaction sociale, dont l’importance est d’autant plus remarquable qu’il est omniprésent ?.  […]

Chapitre II
Se donner un espace commun
« Faire de la géographie, c’est chercher le lieu de la société et non pas définir la société par le lieu donné ; faire de la géographie, c’est comprendre la société par la manière dont elle règle ses distances. »
Denis Retaillé, « La vérité des cartes », Le Débat, 1996, no 92, p. 95.

Internet est un espace, mais un espace bien étrange. Immatériel, il ne se laisse pas appréhender facilement. Son intensité est largement invisible, souvent illisible. Pourtant, Internet est l’espace d’une part croissante de nos activités (d’information, de partage, de communication, de production ou de coordination). Cette discrétion n’aide pas à réaliser son importance et son emprise sur le monde contemporain. Pourquoi cet espace s’est-il imposé si rapidement, si largement, à tant de pays, d’individus, d’organisations et d’entreprises ? Pourquoi cet espace se glisse-t-il dans la moindre de nos activités ? Pourquoi nos téléphones sont-ils devenus si importants depuis qu’ils se connectent à Internet ?
La réponse à ces questions est relativement simple : Internet est le seul espace que nous ayons toujours en commun ! Bien qu’il se limite à des relations informationnelles, cette qualité suffit à lui conférer une efficacité considérable. Surtout, on a longtemps commis l’erreur de ne pas le considérer comme un espace, mais comme une simple technologie de communication. Or, l’espace est une composante fondamentale de notre existence. Il ne sert pas de cadre ou de support à notre relation au Monde, il est notre relation au Monde. Souvent, nous pensons l’espace comme ce qui est là, autour de nous. Mais ce qui est autour de nous (les objets, les individus, notre environnement biophysique ou social) est situé, tout comme nous. L’espace ne commence pas hors de nous, car nous serions dès lors toujours l’espace de quelqu’un d’autre.L’espace,cen’estquel’ordredeschoses,leursrelations et leur agencement. Internet est un espace en ce sens, le plus fort, le plus puissant, celui qui conditionne notre expérience du Monde, notre capacité à agir. C’est en relation avec ce qui nous entoure que nous existons, que nous nous projetons et que nous vivons. Internet est en cela l’un des plus puissants espaces qui organisent le monde contemporain. Il rend plus difficile la lecture de l’espace, car il crée des relations invisibles entre des réalités parfois très éloignées les unes des autres. Mais ces relations sont bien réelles et effectives. Nous les devons à notre maîtrise accrue de la lumière et de l’électricité, canalisées et manipulées à notre profit pour étendre nos sens et notre perception.
Espace commun pour des individus dispersés dans un immeuble, une ville, une région, un pays ou le Monde, Internet offre un potentiel d’action et de coordination inédit qui, peu à peu, se confond avec l’espace conventionnel de notre quotidien. La synchorisation résume ce processus décisif. Formé du grec chôra qui est l’espace existentiel par opposition au topos qui est l’espace positionnel et du grec syn qui signifie commun, ce néologisme permet de mettre un mot sur un enjeu essentiel dont l’évidence est telle que nous ne lui avons pas donné de nom : la synchorisation est ce processus qui consiste à se donner un espace commun pour être et pour agir. La synchorisation constitue en cela le pendant spatial de la synchronisation, à savoir le processus qui consiste à se donner un temps commun pour être et pour agir. Aussi, ce n’est pas parce que nous sommes synchronisés que nous pouvons envisager des rencontres non planifiées, mais parce que nous sommes synchorisés. La synchronisation est précisément la technologie des rencontres planifiées. Pour se retrouver à 5 heures quelque part, il faut avoir un temps commun. Pour se retrouver quelque part sans savoir quand, il faut avoir un espace commun. La téléphonie mobile ou Internet assurent cette synchorisation. L’un et l’autre permettent d’être en relation et en contact par transmission (synchorisation réticulaire), ce qui permet de se retrouver sur un même territoire (synchorisation territoriale).
Les logiques de synchorisation sont omniprésentes. Un cours, une réunion, des courses dans un supermarché, dormir, aimer, se reproduire, tout cela suppose, à un moment donné, un contact entre des réalités disjointes, qui se retrouvent le temps d’une action singulière. Il n’est pas seulement question d’être dans un temps commun, de 17 h 15 à 19 h par exemple, mais aussi dans un espace commun, sans quoi ces actes n’auraient pas lieu. Pour qu’ils adviennent, ils doivent non seulement être situés, mais ils doivent aussi être communs.
Internet intervient puissamment dans les logiques de synchorisation. À la différence de la majeure partie des espaces de synchorisation, dont la pluralité est quasi infinie (chambres, cuisines, salles de classe, places publiques, stades, cinémas, etc.), Internet est à la fois pluriel et singulier. Internet se trouve potentiellement en tout lieu, mais il est unique. Il est le concept et la chose. Sa force est précisément d’être un espace commun unique, mais mondial. Il autorise donc une synchorisation entre un nombre considérable d’individus, d’objets et de ressources les plus diverses les unes des autres, aussi dispersées soient-elles. Les logiques de synchorisation doivent se comprendre comme processus de mise en relation entre des réalités disjointes, au regard d’une problématique particulière (manger, s’informer, s’émouvoir, investir, acheter, etc.). Internet n’épuise pas le local, il n’épuise pas non plus les territoires, mais il autorise une spatialité complémentaire, lorsque la synchorisation n’exige pas la rencontre des corps, de la matière, de l’exhaustivité du sensible (en particulier le goût, l’odorat et le toucher). En tant qu’espace, il s’impose lorsque la relation suppose la transmission d’une information sur de vastes étendues, quelle que soit sa forme (une cote boursière, une correction de texte, une commande de produit, une approbation, un conseil, une image, un film, une musique, un livre, une recette, etc.). Mais dès que la matière est impliquée, la synchorisation réticulaire s’affaiblit, rappelant le territoire avec force. C’est alors la synchorisation territoriale qui s’impose et exige le déplacement et le transport. Ensemble, les territoires et les réseaux participent de notre relation au Monde, selon des modalités de plus en plus complexes et de plus en plus intenses. Internet est l’un de ces espaces. Il assure la synchorisation d’une part croissante de nos actions, impliquant des réalités de plus en plus nombreuses et de plus en plus diverses (individus, objets, espaces). Après l’avènement de la synchronisation mondiale de l’humanité, nous assistons avec Internet à l’émergence de sa synchorisation. L’humanité s’est manifestement donné les moyens de non seulement partager un espace commun, mais aussi d’agir en commun.  […]

 

1- Les hauts lieux de synchorisation

La synchorisation est une spatialité fondamentale. Elle consiste en la mise en œuvre d’un espace commun, sans lequel l’interaction ne serait pas possible. Elle a longtemps été assurée par des espaces territoriaux spécifiques (places publiques, salles de cours, restaurants, appartements, etc.). À présent, la synchorisation est possible sur de très vastes étendues, dès lors que l’interaction n’exige pas directement de communication matérielle. Les vitesses propres aux réseaux de transmission ajoutent en effet aux lieux de synchorisation territoriaux des lieux de synchorisation réticulaires dont les propriétés diffèrent totalement. Malgré leur relative invisibilité, ces espaces sont très fréquentés et occupent une place croissante de notre environnement.  […]

2- Les vertiges de l’hypercentralité

Les propriétés spécifiques des lieux de synchorisation réticulaires accentuent considérablement les logiques de concentration, au point de remettre en cause la notion même de centralité. Cela se traduit par ce que l’on peut appeler de l’hypercentralité, une centralité qui, par coalescence, tend à concentrer l’essentiel des pratiques en un nombre très limité d’espaces. À présent, cette spatialité, résultant de milliards d’actions individuelles, est maîtrisée par quelques acteurs privés. Ils disposent ainsi d’une connaissance et d’un contrôle inédit sur nos pratiques et notre vie privée, que nous n’accepterions d’aucun acteur territorial.  […]

3- Géographie de Chrome

Avec Chrome, Google déploie largement son hypercentralité, se donnant les moyens de maîtriser plus encore l’espace numérique, mais aussi les pratiques qui y ont lieu. Il met en place l’un des plus puissants panoptiques contemporains, selon une synergie que les systèmes d’exploitation Windows, Mac OS, iOS ou les navigateurs Internet Explorer et Firefox n’ont pas. Ce sont, ensemble, le navigateur et les services qui lui sont associés qui confèrent à Internet toute sa puissance. Ce sont eux, aussi, qui assurent à Google cette centralité remarquable, dès lors qu’ils ne font potentiellement plus qu’un.  […]

Chapitre III
Nouvel espace, nouvelle société
« Je présume que nous façonnons nos technologies, et qu’à leur tour nos technologies nous façonnent, selon un cycle continu qui produit notre environnement quotidien, tant physique que social. »
William J. Mitchell, Me++ : The Cyborg Self and the Networked City, MIT Press, 2003, p. 6 (traduction de l’auteur). Citation originale : « I assume that we shape our technologies, then our technologies shape us, in ongoing cycles that produce our everyday physical and social environments. »

Internet est important, parce que l’espace est important. L’hypercentralité et la concentration d’Internet, au sein de quelques espaces de moins en moins nombreux, ne signifieraient rien s’il ne s’agissait que de virtualités ou d’un média mineur parmi d’autres. Plus qu’un média, Internet est une médiation, un nouvel espace dont l’émergence est fulgurante. En quelques décennies à peine, il est devenu l’un des espaces contemporains les plus importants, les plus intenses et les plus disputés.
Plus qu’un nouvel espace, Internet s’accompagne de nouvelles spatialités, de pratiques inédites et de relations inconcevables il y a à peine vingt-cinq ans. L’enjeu des lieux de synchorisation est celui du contact et de l’interaction, sans lesquels le social n’aurait pas de sens. Le social naît de nos rapports au Monde, des relations que nous entretenons avec notre environnement, avec tout ce qui contribue à sa richesse et à sa diversité. Nos besoins et nos désirs se traduisent par des actions qui prennent place, qui déplacent et mobilisent, qui réagencent sans cesse notre Monde pour faire, chaque fois, un peu de ce Monde que nous avons en commun. Le social est le fruit des moyens que nous mettons en œuvre pour maîtriser la distance, dont il est la graine.
Internet s’inscrit en cela dans une double perspective sociale. D’une part, il exprime des arbitrages individuels qui y trouvent un espace pertinent pour l’action. Il est une résolution de problèmes qui lui préexistent, comme se coordonner, produire, s’informer ou communiquer. D’autre part, parce que les modalités pratiques de résolution de ces problèmes sont inédites (étendue territoriale du local au mondial, intensité, coût négligeable, etc.), Internet modifie les virtualités du Monde, c’est-à-dire ce qu’il est possible d’entreprendre. En cela, il crée un nouvel environnement social et par continuité de nouveaux problèmes. Une fois les modalités pratiques du social transformées, c’est l’ensemble de la société qui s’en trouve bouleversé. L’ordre préexistant, provisoire, est discuté au regard des virtualités présentes. De nouveaux problèmes appellent de nouvelles solutions et de nouveaux modes d’organisation de l’être ensemble.
Ces vingt dernières années, des problématiques singulières ne cessent d’émerger à mesure qu’Internet se développe. L’anonymat, la propriété intellectuelle, l’expertise, la sécurité, la vie privée et la responsabilité sont largement renouvelés par ce réagencement spatial et ces nouvelles modalités de l’interaction sociale. Parce qu’il engage les individus, mais pas leur corps, parce qu’il permet de transmettre des biens sans en perdre l’usage, parce qu’il permet de coproduire des idées à l’échelle de la planète pour un coût de communication négligeable, parce qu’il est faillible, parce qu’il expose et qu’il laisse des traces d’une extrême précision, Internet questionne la société, parfois en profondeur, tout en posant des défis inédits. Changer l’espace, c’est toucher à ce que le social a de plus intime : la relation. Changer l’espace, c’est changer la société.  […]

1- Quel est le prix de la gratuité ?

Les transformations profondes de l’économie contemporaine ne tiennent pas tant à un changement de l’économie qu’à un changement de l’espace. C’est avant tout l’accélération des vitesses et la maîtrise de spatialités de plus en plus vastes qui rendent possible la mondialisation du travail, du capital, des biens et des services. Internet n’a fait que s’inscrire dans cette dynamique, qui articule pleinement action actuelle et potentiel d’action, reconfigurant en profondeur les modalités pratiques de la transaction. Les potentialités de l’immatériel sont si importantes, que les fondements de l’économie sont bouleversés par cette spatialité singulière et émergente, qui interroge jusqu’à la notion même de propriété.  […]

2- La capacité distribuée

En simplifiant la relation entre les individus, Internet renouvelle les modalités de l’interaction, de la collaboration, de la coordination et de l’innovation. Le coût du contact a rarement été si faible, ce qui favorise l’émergence d’expressions individuelles singulières, dont la pertinence et la légitimité n’ont pas besoin d’être déterminées a priori. C’est en effet un environnement privilégié de la multitude et de l’altérité qui se déploie chaque jour un peu plus. Le crowdsourcing, le crowdfunding, l’intelligence collective ou la sagesse des foules sont autant d’opportunités pour une humanité qui trouve enfin l’espace de son expression collective.
Car la synchorisation de millions d’individus autorise des pratiques inédites, dont se dégage une cognition particulière, qui ne se limite pas à du collectif. De cette distribution spatiale des capacités individuelles émerge une capacité collective remarquable, dont il est encore difficile de prendre la mesure. Néanmoins, la participation n’est pas suffisante. Les modalités pratiques de la synchorisation sont essentielles. L’architecturedecesespaces,dontlesprocédésderégulation et d’agrégation des pratiques individuelles diffèrent considérablement, se révèle être particulièrement essentielle au développement de capacités distribuées.  […]

3- La vulnérabilité généralisée

Internet, en simplifiant la communication entre les individus, en autorisant des synchorisations d’une intensité inédite, expose aussi à des problématiques singulières. L’abondance des données et des connexions ne produisent pas nécessairement du sens ou de la communication. Si l’on se concentre sur les moyens, on court un risque important de ne pas percevoir que leurs virtualités changent la société, de chaque relation qui se déploie à partir d’un tel environnement. La généralisation de la connexion des individus et des objets est une grande opportunité pour collaborer, coproduire, innover et se coordonner ; mais en croyant la connexion intrinsèquement vertueuse, nous nous exposons à des déconvenues majeures. Des collectifs, il n’émerge pas nécessairement de l’intelligence ; de l’hyperconnexion, il n’émerge pas nécessairement de la coordination ; de la masse de données, il n’émerge pas nécessairement du sens ; de la communication, il n’émerge pas nécessairement de la compréhension. Le croire serait adopter une pensée magique de la communication, qui conduit à des apories qu’il faut souligner. C’est là le préalable à une autre pensée, une pensée susceptible de tirer le plus grand profit des virtualités d’Internet. Car ces virtualités annoncent autant l’avènement d’une remarquable capacité distribuée que celui d’une vulnérabilité généralisée, d’une ampleur redoutable. Pourtant, à ce jour, l’une et l’autre sont portées par le même environnement !  […]

4- L’hybridation de l’espace

Parce que l’espace n’est pas matériel mais relationnel, Internet est devenu une composante importante de l’espace contemporain, dont il augmente les virtualités spatiales et articule pleinement les échelles, autorisant des interactions inédites. Son interspatialité avec le territoire est complexe. Elle s’inscrit dans des logiques d’interface, de cospatialité et d’emboîtement, qui renouvellent significativement le potentiel des lieux. Cette hybridation se fait au profit des espaces territoriaux les mieux dotés, qui ajoutent à leur qualité de synchorisation territoriale des qualités de synchorisation réticulaire largement accrues. La ville, en particulier, y trouve sa quintessence, maximisant l’interaction entre des réalités et des échelles toujours plus nombreuses, matérielles, immatérielles et idéelles.  […]

Conclusion
Partager Internet
« Internet est un reflet de notre société et ce miroir tend à réfléchir ce que l’on voit. Si nous n’aimons pas ce que nous voyons dans ce miroir, ce n’est pas le miroir qu’il faut régler, mais la société. »
Vinton Cerf, interview pour la BBC par Mark Ward, le 1er janvier 2004 (traduction de l’auteur). Citation originale : « The Internet is a reflection of our society and that mirror is going to be reflecting what we see. If we do not like what we see in that mirror the problem is not to fix the mirror, we have to fix society. »

Dans un environnement hyperconnecté, même la déconnexion est un changement, au moins relatif. Le Monde est plus uni, mais il est aussi plus divers, tant il se donne les moyens de l’innovation intense, à la mesure d’une altérité diffuse et de capacités distribuées, qui contribuent à l’émergence de singularités insoupçonnées. Ce n’est pas tant à l’homogénéisation du Monde que nous assistons qu’à celle des processus de différenciation. Ces derniers reposent sur des dispositifs et des normes génériques, aéroports, hôtels, restaurants, téléphones mobiles ou sites internet, dont les ressemblances masquent leur puissance spatiale et la diversité de leurs usages, comme autant de points d’appui pour déployer l’action.
Le décalage entre la compréhension que l’on a de cette dynamique et son effectivité est considérable. Il est d’autant plus important que la spatialité d’Internet présente très peu d’analogies avec les espaces antérieurs, plus familiers. Notre pensée s’est développée dans un environnement différent, régi par des logiques étrangères aux potentialités d’Internet. L’espace a considérablement changé, dès lors qu’il permet des synchorisations inédites, du local au mondial, comme autant de contacts potentiels entre les individus malgré l’étendue qui les sépare. Avec la généralisation de la connexion, à travers de nouvelles opportunités relationnelles, c’est l’être au Monde qui évolue dans son ensemble.  […]

 


Pour changer de société, changez d’espace…

12 07/12 de Bruno Marzloff

 

Internet, sur la couverture de ce livre* (Internet. Changer l’espace, changer la société), désigne un pays. Un pays-Monde, ça n’est pas si banal que cela et cela a énormément de conséquences qu’il reste à considérer. « Internet est (aussi) un espace qui fait gagner de l’espace-temps », non pas de la vitesse (encore que !) comme dans le monde physique dans la lignée de la voiture et de l’avion, mais de « l’espace-temps », à coups de navigateurs, de liens et autres tweets. Les centralités et leurs circulations afférentes font partie d’Internet. Des mobilités habitent donc bien ce pays-Monde. C’est bien un espace. Dans Internet, on est définitivement dans un espace – un espace original, connecté, distinct de l’internet outil, connecté à l’autre espace plus familier du territoire -, mais un espace bien réel. Mais alors, c’est quoi l’espace-temps ?

 

 

Dans cet ouvrage, l’attention du lecteur est en permanence interpelée par une itération récurrente entre l’espace, suspect d’irréalité, de l’Internet et le domaine a priori tangible des déplacements. Ils ont en commun entre autres d’appartenir au jeu des mobilités, déployant des ressources différenciées ou alternatives dans les accès aux ressources. Ces deux mondes sont complémentaires parfois – « coalescents », dit l’expert pour parler de la zone tampon entre les deux -, où les réalités dématérialisées de l’Internet (transmissions) se conjuguent aux bénéfices des réalités quasi tactiles des localisations et des déplacements -, du travail mobile ou du e-commerce par exemple.

 

C’est justement le propos de Boris Beaude, d’explorer les règles et de visiter les acteurs (et de les critiquer : lisez par exemple le magistral chapitre sur Google) qui régissent ce nouvel univers, en se servant des analogies entre ces deux mondes et en leur résistant en même temps. Puisque, si cette zone immatérielle emprunte des concepts à l’aire de nos mouvements physiques, elle est d’abord un espace puissament singulier, générant ses propres formes. Un espace qui développe d’autres mécanismes économiques, qui parle d’autres pouvoirs, qui révèle d’autres modèles sociaux, qui souligne d’autres comportements. Sans doute même peut-on avancer que des valeurs inédites font écho à ces transformations.

 

Qui dit autre espace, dit enfin d’autres gouvernances, rappelle Boris Beaude. Le retard à l’allumage des autorités étatiques sur la conduite de cet espace, sur l’autorité à y exercer, sur les règles à y énoncer est à la mesure de leur incompréhension, mais aussi à la difficulté de s’inscrire dans ce paradigme. Dangers ! Des dérives, des abus, des coups de force idéologiques (de ceux qui en compris les mécanismes) sont à l’oeuvre qui laissent pantois. Au total, Internet est définitivement un territoire (parfois proche d’un Far West), aux normes distinctes du Monde. Normal ! c’est un expert géographe qui parle avec ses parallaxes spatiales, muni de sa trousse à images, mais c’est aussi un expert de l’univers numérique.

 

Le moment était arrivé de se livrer à ces réflexions, à ce nécessaire et salutaire exercice. C’est une invitation à prolonger l’analyse, tant il y a urgence à s’en préoccuper. L’histoire de cet espace est certes brève, mais suffisamment longue pour que la décantation ait fait surgir ses grands traits et que soient dissipées les évidences analogiques et les projections rassurantes. Le rêve prométhéen d’Internet, loin des angélismes de ses concepteurs et de ses pionniers, se fracasse aujourd’hui, sur les réalités d’un espace, qui « une fois construit, propose le cadre de sa propre réinvention », une échappée aux raisonnements rationnalistes. Peut-être la plus grande boîte de Pandore jamais ouverte, pourrait-on dire si on ne craignait pas l’emphase. Une chance sans doute, soulignant encore plus l’exigence d’une énorme vigilance. Alors que l’histoire ne fait que se répéter, nous rappelant presque à un examen de conscience. Ainsi, la voiture a produit un espace bien éloigné des fantasmes de liberté et d’accessibilité de ses inventeurs, rappelle l’auteur à bon escient. On ne regarde plus le Monde de la même façon avec un milliard d’automobiles parcourant et façonnant l’espace. Mais on ne regarde plus non plus le Monde Internet devenu omniprésent et universel du même oeil, avec en prime quatre milliards de mobiles qui s’inscrivent aussi dans ces pratiques (même si leurs accès à Internet ne sont pas encore massifiés).

 

Qu’en est-il d’Internet élaborant sa propre architecture spatiale au-delà des techniques ? C’est le nécessaire exercice de discernement sur une autre société auquel se livre Boris Beaude. Il est impossible de faire l’économie de cette réflexion. « Parce qu’Internet nous fait gagner de l’espace-temps, c’est l’ensemble de la société qui s’en trouve changé ».

 

Changer d’espace, c’est changer de société, énonce-t-il dès le titre. On a envie de le retourner (Pour changer de société, changez d’espace) pour en faire un exercice volontariste que suggèrent nombre des analyses. Si vous voulez savoir ce qu’est l’espace-temps. Si vous voulez aussi savoir dans quelle société vous êtes déjà, et réfléchir à quelle société se fabrique, ce livre est à mettre cet été dans votre sac … à roulette, à main, de plage ou à dos. Bref, partez en vacances avec un viatique pour ce monde décapant où beaucoup reste à construire. C’est presque mieux que de la science-fiction.

 

 

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Boris Beaude décrit Internet comme un espace bien réel, avec des particularismes géographiques propres. Mais au-delà d’un simple exercice conceptuel, l’auteur décrypte les enjeux sous-jacents à la maîtrise du net par les acteurs mondiaux majeurs et appelle à une politisation de cet espace commun.

Titre : Internet, changer l’espace, changer la société

Auteur(s)  : Boris Beaude

Éditeur(s) : Éditions FYP

Parution : 24/06/2012

Boris Beaude, géographe, chercheur au sein du laboratoire Chôros de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, s’intéresse à Internet en tant qu’espace. C’est d’ailleurs son angle d’approche pour aborder les questions soulevées par l’usage désormais incontournable du Web.
L’objectif poursuivi par cet ouvrage est sans doute de faire en sorte qu’Internet ne soit plus considéré comme un outil virtuel, mais bien comme un lieu où se dessine la réalité de nos échanges, de nos relations et où se tisse donc la société. Boris Beaude, à travers des exemples concrets, des chiffres et des retours d’expérience, décrit ce qu’Internet permet de faire bouger dans notre rapport au monde : ce que signifient la gratuité, l’intelligence collective, mais aussi la surveillance accrue et l’absence de contrôle organisé.

Or les enjeux sont de taille : les guerres en cours pour la maîtrise des navigateurs et des accès, la vulnérabilité des systèmes, l’hypercentralisation des pouvoirs engagent dès à présent des dimensions sociétales fondamentales et pourtant mésestimées.

En rappelant régulièrement à la fois les principes éthiques à la source de la création de ce tissu mondial et la réalité souvent opaque des pratiques qu’Internet permet, Boris Beaude veut faire prendre conscience à ses lecteurs qu’il y a urgence : la place vacante laissée par le politique au sein d’Internet impacte déjà les territoires et la société, en partie débordés par l’ouverture de l’espace-monde sur une échelle de temps très courte.

Internet, un espace réel

Boris Beaude commence par rappeler la dimension sociale de l’espace, cette distance qui sépare et rassemble tout à la fois. Donner sens au monde, savoir en déchiffrer l’information, se situer, pour affiner sa maîtrise de la réalité passe nécessairement par la circulation de l’information, le partage de la connaissance, qui amènent à la production de nouvelles réalités. En ce sens, Internet est une source extraordinaire de création de possibles, qui modifie profondément « la coexistence, [de] la circulation de l’information et [de] la relation à l’altérité » (p. 41).Mais la question de la spatialité d’Internet renvoie évidement à sa dimension réelle. Boris Beaude revient à l’étymologie du mot « virtuel », c’est-à-dire « qui est en puissance », pour affirmer que l’immatérialité de ce qui se passe sur Internet ne signifie pas que l’on est dans le domaine du virtuel, mais bien dans un espace spécifique, différent du territoire mais non moins réel. Décrire Internet comme un réseau n’est pas surprenant : le Web est à la fois ce qui relie et ce qui est relié Mais cette notion permet de penser également Internet comme un lieu, où la distance n’est plus une dimension pertinente et où la permanence de l’information fait toute la différence avec d’autres moyens de communication. En donnant une définition d’Internet comme lieu réticulaire, Boris Beaude engage que notre être sociétal sera aussi inextricablement lié aux lieux réticulaires que notre corps l’est à l’esprit : « Après des siècles de lieux réticulaires, il en sera de même pour notre être sociétal : la société sera certes tributaire des lieux territoriaux, mais ces derniers seront tellement hybridés avec des lieux réticulaires qu’il sera de plus en plus difficile de les penser séparément » (p. 62).


Internet, une organisation sous contrôle

La notion de « synchorisation » déployée par Boris Beaude permet de mieux comprendre la spécificité d’Internet. Il la définit comme le « processus qui consiste à se donner un espace commun pour être et pour agir. La synchorisation constitue en cela le pendant spatial de la synchronisation […]. » (p.67) Internet est ainsi le seul espace toujours commun et mondial. Cette notion, fondamentale, entraîne à la fois une foule de possibles (l’homme se donne les moyens d’agir en commun) et une foule de tensions. Boris Beaude souligne fortement le risque de concentration, en dénonçant l’hypercentralité des pratiques. Quelques acteurs privés se partagent une connaissance et un contrôle « que nous n’accepterions d’aucun acteur territorial. » (p.83) Ainsi, l’importance des réseaux sociaux, dont l’impact se modélise mathématiquement, a déclenché une guerre larvée dont l’objectif est de gagner de l’espace probablement utile (un réseau n’est en effet intéressant que par la probabilité de croisements qu’il génère : plus il est étendu, plus il a de la valeur).

Cette centralisation favorise donc de plus en plus les grands acteurs déjà en place, car elle leur permet ensuite de redéployer d’autres services et de créer de l’espace supplémentaire. En ce sens, l’analyse que propose l’auteur des moyens pharaoniques mis sur la table par Google pour faire la publicité d’une offre gratuite (Chrome), tend bien à prouver l’importance des enjeux liés à la maîtrise des navigateurs. Et l’auteur de renvoyer chacun à la confiance faite à ces acteurs privés qui érigent une structure panoptique inédite. En ce sens, la description que Boris Beaude fait de la méconnaissance et du statu quo qui président la plupart du temps aux choix des individus en matière d’environnement informatique et de protection de données, mérite toute attention.


Quelle société dessine Internet ?

Internet interroge de nombreuses problématiques comme l’anonymat, la propriété intellectuelle, l’expertise, la sécurité, la vie privée ou la responsabilité. Autrement dit, c’est la question de la relation qui est au cœur de ces sujets.En disséquant le « prix de la gratuité », Boris Beaude touche à nombre de questions sous-jacentes : devenue normative, elle cache pourtant la séparation coûteuse entre production et diffusion et dissimule les dispositifs qui la rendent en fait possible (produits d’appels, vente associée, publicité, contrepartie, etc.). On peut faire le parallèle avec l’affaire « Free » de janvier 2013 qui rappelle qu’il existe bien un modèle économique de la gratuité. Le coût opérationnel des structures majeures de l’Internet révèle aussi cette réalité. En revanche, Boris Beaude ne répond pas à la question de la rémunération de la création, évoquant simplement le passage du droit de propriété au droit d’accès.Parmi les possibles que permet la synchorisation, celui qui paraît le plus évident et le plus révolutionnaire est sans doute l’intelligence collective. Sans a priori sur les capacités de chacun, lecrowdsourcing notamment fait émerger de la masse, sens et qualité. Cette pensée issue de la cybernétique n’est pas sans susciter des débats. Les conditions nécessaires pour développer efficacement cognition, coordination et coopération ne sont pas toujours réunies (ce point mériterait d’être plus largement évoqué dans cet ouvrage). L’auteur préfère parler de « capacité distribuée », cette « propension d’Internet à faciliter la circulation des connaissances et des outils, à simplifier la coordination et la coopération, mais sans préjuger de son résultat ou de sa source » (p. 173), d’où peut émerger l’intelligence, ou pas.

À l’inverse, Internet est également le lieu d’une fragilisation très grande de la société. S’appuyant sur les recherches de Danah Boyd et Kate Crawford[+], l’auteur remet en question l’exploitation trop souvent mal faite des données fournies par Internet et alerte sur l’importance de conserver une approche scientifique. Boris Beaude dénonce « la pensée magique de la communication » et rappelle les faiblesses qu’entraîne Internet : le manque d’approfondissement et de concentration, le consensus mou, la perte de l’altérité, la connectivité permanente, la manipulation de la représentativité ou encore l’engagement de l’identité.
La question de l’identification notamment est à double tranchant : si l’anonymat est revendiqué comme une condition à la liberté d’expression (comme pour le vote démocratique par exemple), en revanche, des considérations de sécurité peuvent imposer une forme de transparence : encore faut-il savoir pour qui et pour quoi. En outre, il est dans les faits très facile aujourd’hui retrouver l’identité d’un internaute. L’affaire Marc L. est à ce titre emblématique : la revue Le Tigre avait dressé le portrait (anonymisé) d’un certain Marc à partir de données collectées grâce au moteur de recherches Google. Souvenirs de vacances, orientation sexuelle, numéro de téléphone portable : la quantité et le caractère parfois intime des informations disponibles en ligne avaient, sinon choqué, du moins interpellé sur l’enjeu des « traces » qu’on laisse sur le web.

Un double mouvement semble apparaître : d’une part celui d’une surveillance accrue des pratiques et usages, de l’apparition de pratiques illégales difficilement contrôlables, qui ne sont plus le fait uniquement de hackers isolés et dont la prise de conscience collective est lente ; d’autre part, celui que l’auteur appelle « sousveillance », reprenant le terme de Steve Mann, pour désigner la tendance à « une surveillance décentralisée, déléguée à l’ensemble des individus » (p.206). Ce qui amène Boris Beaude à l’inquiètante conclusion que nous avons perdu le contrôle de notre vie privée…

Internet, à l’ère d’une politique hybride

L’usage massif d’Internet dans notre quotidien conduit à une hybridation des espaces qui fait dire à l’auteur que nous sommes face à des « territoires réticulés » et des « réseaux territorialisés » (p.212).La question du territoire comme interface est particulièrement prégnante maintenant que la mobilité permise par les téléphones portables accentue la disparition de notion d’interface visible. Les mobiles renforcent également l’importance croissante de la géolocalisation, dimension qui fait se correspondre les deux espaces. La question de l’ « egocentrage »[+], à peine abordée, semble pourtant au cœur de la représentation des territoires et au-delà, de la cognition. Boris Beaude défend une position assez ferme sur l’inégalité face à la connectivité : « Internet ne fait que renforcer la spatialité des espaces les mieux dotés et ne peut pas grand-chose pour les autres. » (p. 220) La ville est donc le lieu idéal d’expérimentation de la « virtualisation » des territoires.Dès lors, l’auteur pose la question bien légitime de la privatisation de la connexion : faut-il considérer la connexion comme un bien public ? Les réseaux sociaux ne peuvent-ils être pensés de même ? Plus généralement, Boris Beaude fait le constat de la désertification de la politique autour des questions liées à Internet, alors même que son développement est très récent…

Il s’agit donc de mettre des moyens publics au service de « l’architecture de nos interactions numériques » (p. 239). De poser la question du partage comme fondement d’Internet et donc de notre façon d’être aujourd’hui en relation avec les autres. D’accepter l’émergence d’une société-monde qui vient battre en brèche les États-nations. Le risque encouru est énorme : la perte de neutralité du réseau permettrait une prise de contrôle absolue sur les individus. C’est pourquoi Boris Beaude pense qu’Internet est un vecteur de changement politique. Pour lui, il s’agit à présent de choisir entre la mondialisation de la politique et la nationalisation d’Internet.


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