

Extrait — Nous aimons souffrir : le paradoxe du masochisme bénin
« Un livre lucide et fascinant sur un paradoxe de la nature humaine. » Steven Pinker
Paul Bloom, professeur de psychologie à Yale et Toronto, part d’une observation déstabilisante : nous ne cherchons pas à éviter la souffrance. Nous la choisissons. Pourquoi mangeons-nous épicé au point d’avoir les yeux qui pleurent ? Pourquoi plongeons-nous dans des bains brûlants ? Pourquoi regardons-nous des films qui nous terrorisent ? Et qu’est-ce que tout cela dit de nous ?
Songez à votre type d’expérience négative préféré. Vous aimez peut-être les films qui vous font pleurer ou hurler, écouter des chansons tristes, gratter vos plaies, manger des aliments épicés, plonger dans des bains trop chauds ou glacés, escalader des montagnes, courir des marathons. Les psychologues savent depuis longtemps que les rêves désagréables sont plus fréquents que les rêves agréables, et même lorsque nous rêvassons — lorsque nous avons le contrôle total de l’orientation de nos pensées — nous nous tournons souvent vers le négatif.
Paul Rozin, psychologue à l’université de Pennsylvanie, a inventé l’expression de « masochisme bénin » pour désigner ces formes de douleur et de souffrance intentionnelles qui n’ont rien à voir avec le sexe ni avec quelque pathologie. Nous reniflons des aliments que nous savons pourris, nous manions avec précaution une dent douloureuse, nous appuyons sur une cheville foulée. Nous regardons des films qui nous font frémir. Nous mangeons des plats épicés et nous nous plongeons dans des bains trop chauds. Des psychologues ont montré que les gens, en particulier les jeunes hommes, aiment même recevoir de légères décharges électriques en laboratoire.
Pourquoi ? L’une des réponses est le contraste. La rude sensation d’un bain trop chaud vaut la peine d’être vécue eu égard au plaisir que procure ensuite une température idéale. La nourriture n’a jamais aussi bon goût que lorsqu’on a faim. S’allonger sur le canapé est un vrai plaisir après une longue course. La vie en soi est formidable lorsqu’on sort du cabinet du dentiste. « Le négatif peut être un investissement pour renforcer le positif », résume l’économiste comportemental George Ainslie.
Mais ce n’est pas tout. La douleur fait quelque chose d’autre, de plus radical : elle capte l’attention d’une manière que presque rien d’autre ne peut égaler. Samuel Johnson l’avait formulé au XVIIIe siècle : « Lorsqu’un homme sait qu’il sera pendu dans les quinze jours, cela concentre merveilleusement son attention. » Les psychologues qui étudient le masochisme bénin aiment citer les propos d’une dominatrice : « Un fouet est un excellent moyen d’amener quelqu’un à être dans le moment présent. Il ne peut pas en détourner le regard et ne peut pas penser à autre chose. » Et le mystique soufi Rumi s’interrogeait au XIIIe siècle : « Où est l’indifférence quand la douleur intervient ? »
La douleur peut soulager l’anxiété en distrayant votre esprit. Elle vous fait sortir de votre tête. Roy Baumeister, psychologue à l’université de Floride, va plus loin : il soutient que lorsqu’une personne s’adonne au masochisme sexuel, « la conscience de son moi, en tant qu’entité symbolique, abstraite et décisionnelle, est supprimée et remplacée par une simple conscience de son moi en tant que corps physique ». Selon lui, cette recherche de la douleur entre dans la même catégorie que l’exercice physique extrême et l’ivresse. Pourquoi voudriez-vous échapper à votre moi ? Parce que la conscience de soi porte son fardeau : décisions, déceptions, culpabilité, honte, souvenirs, angoisses. Vous ne cessez de vous lamenter et de ruminer le même refrain plaintif. Il est facile d’imaginer à quel point on peut en avoir marre de soi-même.
Paul Bloom en tire une conclusion que personne n’attend : « Si vous pensez qu’un podcast peut être distrayant, essayez donc un fouet. » Il ne prône pas la douleur. Il montre que nous ne sommes pas les créatures hédonistes que la théorie économique classique décrit. Nous cherchons quelque chose de plus difficile à nommer — et peut-être à obtenir.
Paul Bloom, Le juste équilibre — Entre plaisir et souffrance, FYP éditions.
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Paul Bloom — FYP éditions — 23,90 €
« Un livre lucide et fascinant sur un paradoxe de la nature humaine. » Steven Pinker