Wikipédia, Média de la connaissance démocratique ?

Couv-wikipedia
Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste

De Marc Foglia

ISBN-13 978-2-916571-06-5
Novembre 2007
Nb de pages : 128
Format : 15,5 x 20,5 cm
Prix : 19,50 €

Cherchez n’importe quel mot sur Google… Les deux premières pages de résultat, celles qui comptent, renvoient presque invariablement à un article de Wikipédia.
Comment cette encyclopédie d’un nouveau genre s’est-elle installée comme une source universelle de connaissance, et désormais comme un réflexe intellectuel ?
L’origine de ce phénomène, son fonctionnement et son évolution fulgurante sont autant d’appels à la réflexion.Wikipédia c’est la dématérialisation de la connaissance et la progression de son accessibilité :
peut-on parler d’un nouveau média ? d’une Toile dans la Toile ?
Que devient la propriété intellectuelle dans ce partage gratuit de la connaissance ?
Pourra-t-on parler d’une « génération Wikipedia » ?
Quels sont les risques que fait courir l’encyclopédie libre à la connaissance,
au jugement et à l’esprit critique ?
Ces interrogations nous permettent d’éclairer d’autres phénomènes contemporains comme le travail collaboratif en réseau, la frontière entre biens marchands et biens non-marchands, la frontière entre travail et bénévolat, la démocratie à l’ère du numérique, etc.
Par une approche critique, philosophique et sociologique, l’ouvrage analyse en profondeur cette « l’encyclopédie collaborative » comme un phénomène émergent, comme expression de tendances de fond de la modernité au XXIe siècle, et une innovation remarquable susceptible d’éclairer d’autres évolutions de la société contemporaine.

L’auteur
Philosophe, ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé et docteur
de l’université Paris-I Sorbonne, Marc Foglia a enseigné la littérature et la philosophie à l’université,
la culture générale en prépa HEC. Il exerce également ses talents littéraires comme « plume » en cabinet ministériel et comme rédacteur en chef d’un site web européen. Rejoignant le modèle innovant de l’encyclopédie collaborative, l’ouvrage se compose de la trame active de l’auteur, et de contributions d’experts, une manière de stimuler la réflexion et de rompre avec le traditionnel
monologue de l’auteur : avec la participation de Florence Devouard, Valérie Chansigaud, Marc Chevrier, Jacques Dufresne, Nicolas Floury, Martine Groult, Cécile Hussehrr, Chang Wa Huynh, Philippe Lacour et Gaëll Mainguy.

Auteur : Marc Foglia

 

À l’origine de ce livre…

Ce livre est un essai collectif de réflexion sur le phénomène Wikipédia, sa signification, et sa destination éventuelle. Très peu
d’études ont été conduites depuis six ans, phénomène d’autant plus étonnant que la quasi-totalité du monde universitaire se sert de
Wikipédia, parfois en cachette. Le développement du wiki – processus d’édition qui permet une collaboration plus rapide que tous
les systèmes éditoriaux existants, en vue de parvenir à un texte commun – ressemble furieusement à d’autres percées éditoriales
comme celle que réalisa Gutenberg, dans les années 1450. Nous restons désemparés intellectuellement face à une révolution économique,
culturelle et médiatique, d’une ampleur semblable à celle de l’humanisme.
En 2006, j’avais remarqué que nous étions confrontés à l’impossibilité de comprendre ce phénomène contemporain en ayant
recours à des critères établis et reconnus de tous. Fallait-il pour autant parler de renversement de toutes les valeurs, de crépuscule
de la culture et d’effondrement de l’ordre moral du monde ? Ou bien, à l’inverse, parler de rêve de Diderot(1), de démocratie participative,
de partage universel du savoir dans une ambiance euphorique ? Nous sommes totalement débordés par le phénomène
Wikipédia sans pouvoir assurer notre jugement. Cette absence de notions établies m’apparaissait comme un défi important à relever.
Une réflexion d’Hannah Arendt(2) indique clairement que la présence d’un phénomène donnant lieu à des interprétations catastrophistes
(ou inversement à une foi aveugle) met le jugement au défi de tracer sa voie, et que c’est à l’acceptation de ce défi que l’on reconnaît la
modernité. L’absence de règles et de critères bien établis, loin de paralyser le jugement moderne, est la condition la plus favorable à
son entrée en action.

(1) Le rêve de Diderot est une expression qui fait référence à l’ouvrage de Diderot, Le Rêve de d’Alembert, 1769.
(2) « La perte des critères, qui détermine effectivement le monde moderne […] n’est catastrophique pour le monde moral
que si l’on admet l’idée que les hommes ne seraient pas du tout en mesure de juger les choses par eux-mêmes, que
leur faculté de juger serait insuffisante pour poser un jugement originel, et qu’on ne pourrait attendre d’elle rien de plus
que l’application correcte de règles connues et la mise en oeuvre adéquate de critères préétablis ». Hannah Arendt,
Qu’est-ce que la politique ? Paris, Éditions du Seuil, 1995. Hannah Arendt (1906-1975), universitaire allemande, exilée
en France puis naturalisée américaine en 1951, philosophe et ancienne élève de Heidegger et Jaspers, a laissé une
oeuvre unique sur les thèmes de l’antisémitisme et du totalitarisme.

Au regard de la place qu’occupe aujourd’hui l’encyclopédie collaborative
dans notre vie quotidienne, il m’apparut donc urgent de
développer une réflexion informée et indépendante. De quelles
valeurs l’encyclopédie collaborative est-elle l’expression ? Quels
seront ses effets sur l’économie de la connaissance et sur la société
en général ? On devrait trouver dans Wikipédia des clés pour la compréhension
de l’avenir proche de nos sociétés. Ma décision de travailler
sur Wikipédia remonte en février 2006, alors que je conversais
au Québec, dans une ferme de l’Estrie(1), avec Jacques Dufresne
pendant le dur et bel hiver canadien. Un premier article écrit en collaboration
avec Chang Wa Huyng, informaticien et mathématicien,
fut publié sur L’Encyclopédie de l’Agora, encyclopédie francophone en libre accès sur Internet depuis 1997 (2). Cet article suscita de nombreuses réactions, qui nous poussèrent à publier un second article en juin 2006. Florence Devouard, présidente de la Wikimedia
Foundation, répondit aux wikipédiens qui lui avaient signalé la tonalité critique de cet article qu’elle appréciait l’existence de points
de vue extérieurs, et souligna avec humour : « Je crois que quatre ans de Wikipédia m’ont contaminée. » Ce premier travail atteint son
objectif, qui était de tracer la voie d’un discours indépendant par rapport aux réactions spontanées d’adhésion ou d’exécration, et de
faire apparaître le phénomène Wikipédia dans sa vraie dimension.

(1) L’Estrie est une province du Québec, située près de la frontière avec les États-Unis.
(2) L’Encyclopédie de l’Agora a été créée en 1997 par Jacques Dufresne et Hélène Laberge, et a bénéficié d’un soutien
financier important du gouvernement québécois à ses débuts.

Comme l’encyclopédie libre s’imposait comme un outil universel de vulgarisation de la connaissance, il fallait pouvoir porter sur elle
un regard à la fois libre et informé. À l’idée de parler tout seul pendant toute la durée de ce livre-ci, j’éprouve la même gêne que celui
qui s’aperçoit qu’il monologue dans la rue, et j’ai décidé d’ouvrir le manuscrit – ou plutôt le tapuscrit – à d’autres auteurs. Ce sentiment
est-il un effet de Wikipédia ? À la différence d’un système éditorial en wiki, toutefois, les contributeurs qui ont accepté de participer à
ce livre n’ont pas eu la possibilité de modifier ce qu’ont écrit les autres. La résistance du texte à l’expertise du lecteur est un avantage
qu’offre encore le livre.
Wikimedia France a organisé récemment le premier colloquefrancophone sur Wikipédia. J’y ai vérifié l’intuition selon laquelle
c’est une illusion de penser que l’encyclopédie collaborative suivrait une direction réfléchie. Les discussions ont montré que la plupart
des auteurs, qui sont des contributeurs occasionnels et non des wikipédiens actifs, ont une compréhension très superficielle du
phénomène, et s’accrochent volontiers à quelques convictions simples.
Cela ne facilite pas la tâche de celles et ceux qui exercent des fonctions d’administration. Comme l’a souligné Kelson lors de ce
colloque : « C’est une croyance de penser que Wikipédia évolue dans un sens voulu. Il y a plutôt une logique de système. C’est en grande
partie incontrôlable et cela ne va pas forcément dans le bon sens. »
La description du système a donc une légitimité qui lui est propre, quelles que soient les orientations prises par la Fondation et les
règles de gouvernance mises en place.Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?

Les grands principes wikipédistes

Le principe de la surveillance mutuelle
Sécurité molle, contrôle mutuel
Les frontières qui séparaient autrefois le lecteur de l’auteur et celles qui le séparaient de l’éditeur sont devenues poreuses. Avec le
wiki, un seul clic permet de jouer au passe-muraille, grâce au bouton « modifier » qui se trouve en haut à droite de chaque article. Le
lecteur peut devenir auteur, ou si l’on préfère, « l’usager » peut devenir « contributeur ». Dès lors, on peut espérer qu’une erreur introduite
par mégarde ou par malveillance dans l’encyclopédie ne survivra pas longtemps : un lecteur, l’ayant repérée, se transformera en
auteur, et la corrigera. L’encyclopédie collaborative en ligne est régie par le principe de la surveillance et de l’incitation mutuelles. Il n’y a pas de contrôle central. Au-delà du contrôle, le système collaboratif repose sur l’idée que chacun possède une parcelle de savoir, et que
si chacun partage ce qu’il sait avec tous, on obtient une somme de connaissances gigantesque, riche de pépites ignorées jusqu’à présent,
entraînée par un rythme de croissance qui susciterait la jalousie de la Chine. La production et la diffusion du savoir, confiées aux individus, doivent aller plus loin que les performances des experts.
Comment un tel système peut-il fonctionner ? En effet, le désir de faire partager ce que l’on sait et de transcrire un savoir dont on
pense disposer n’est pas immédiatement motivé par la gloire personnelle, dans la mesure où les articles ne sont pas signés. Le
dévouement des contributeurs, soumis au régime du bénévolat, n’a pas de contrepartie matérielle. L’idée la plus difficile à accepter pour
les élites traditionnelles est celle de l’avantage qui pourrait provenir de la participation du plus grand nombre, pour autant que l’impact
des imperfections et des dégradations possibles reste minime. En premier lieu, Wikipédia met en place une sécurité « molle » (je
traduis de l’anglais soft security) à l’opposé des systèmes informatiques sécurisés qui instaurent une barrière à l’entrée, avec un login
et un mot de passe, réservant l’accès à des membres choisis. Une fois entré, chacun a le droit de faire à peu près tout ce qui lui traverse
l’esprit, sans être forcément surveillé. Ici, tout le monde a le droit de participer à la fête, mais sous l’oeil attentif des autres.
Le fondateur Jimmy Wales a toujours refusé de mettre en place des formes de contrôle top down (« de haut en bas ») parce que
l’instauration d’un contrôle centralisé risque, à ses yeux, de tuer le type d’esprit communautaire propre à Wikipédia. « Nous pourrions
prendre des mesures draconiennes de sécurité sur le site, mais c’est comme si l’on punissait de prison les moindres fautes, dans la
société réelle. […] Nous préférons construire un environnement sain et positif, dans lequel les gens se sentent encouragés à contribuer de
manière responsable. » Le système fonctionne si des individus acceptent de jouer selon les règles du jeu, et s’ils ne l’acceptent pas,
certains se chargent de le leur faire comprendre, voire de leur refuser l’accès s’ils se montraient récalcitrants. Le fonctionnement de
Wikipédia est fragile, mais le résultat époustouflant ; créée aux États-Unis, l’encyclopédie a connu un succès à peu près comparable
dans de nombreux pays.

Méthodologie collaborative
Le langage utilisé pour décrire les articles de Wikipédia fait partie d’une famille de langages
informatiques, dérivés du SGML, qui utilise notamment des balises pour délimiter les zones de texte sur lesquelles l’utilisateur veut appliquer une mise en forme, par exemple pour signaler une citation. Les pages ont une structure minimale, comme le titre ou des informations sur les modifications effectuées. La structure de données adaptative procure aux utilisateurs une grande souplesse dans la modélisation du contenu de l’encyclopédie.
Après tout, les livres n’ont pas de structure canonique non plus : tous les livres sont loin de comporter systématiquement
dix chapitres, avec des notes et des annexes. L’informatique exploite l’information et la classe : le titre, l’auteur ou la date de dernière mise à jour sont les informations qui peuvent servir à la recherche ou au classement. Les systèmes organisés d’information forment ce que l’on appelle des bases de données.
Les données particulières, servant de marqueurs pour d’autres informations, sont appelées des méta-données et ne sont pas propres
à l’informatique.
Ainsi, dans la base documentaire d’une bibliothèque, trouve-t-on le nom de l’auteur, de l’éditeur, la collection de l’ouvrage, l’ISBN ou
encore le nombre de pages. Le dispositif qu’utilise Wikipédia permet à l’auteur de signaler facilement ces méta-données. Il existe en
particulier un système de catégories qui permet de regrouper les articles entre eux. Tous ces marqueurs participent à l’amélioration
de l’encyclopédie parce qu’ils permettent un accès plus aisé à l’information – quand ils ne sont pas la condition de cet accès, tout
simplement. De nouvelles méthodologies ont été développées afin d’exploiter au mieux les méta-données. L’auteur est incité à les apposer à son travail de la manière la plus soigneuse et la plus
pertinente possible.
Le problème réside dans l’application d’une méthodologie commune à tous les utilisateurs, ce qui requiert un niveau d’explication
élevé de la méthodologie, voire une formation des contributeurs pour les coordonner. Ce problème d’organisation des articles est
sans doute la première condition du progrès de l’encyclopédie.
Comme le wiki ne prévoit aucune classification ni unification stricte des travaux, la méthodologie documentaire utilisée reste très artisanale.
Les règles de fonctionnement ne sont pas des impératifs du système d’information lui-même, mais des exigences implicites,
devant être adoptées personnellement par les utilisateurs. Le papier n’imposait pas non plus de contraintes aux systèmes d’informations
classiques. La force du wiki est peut-être alors de proposer une plasticité comparable en sus d’autres caractéristiques d’origine informatique
ou collaborative. Par exemple, certaines règles peuvent être appliquées arbitrairement par un agent, mais celui-ci n’a aucune
assurance qu’elles seront partagées par les autres. La structure de Wikipédia est une proposition de collaboration.

Wiki versus Wikipédia
Il est important de bien distinguer entre « wiki » et « Wikipédia ». Le premier terme désigne
un outil technique, et le second un projet scientifique (une encyclopédie universelle multilingue et consensuelle) qui fonctionne sur un support de publication de type wiki. Un wiki est un site web édité collectivement, et selon des conditions restrictives modulables.
Au lieu d’avoir un seul webmestre travaillant sur une seule machine, un nombre défini de personnes – et de machines – peuvent
participer à sa rédaction, et à son organisation. Par ailleurs, rien n’empêche de restreindre la lecture d’un wiki, en utilisant un système
de mot de passe qui en limite l’accès, en masquant certaines pages à certains membres, voire en ne le rendant pas public et/ou en
bloquant la recension du wiki par les moteurs de recherche – le wiki est alors placé dans une sorte de « trou noir » du Web. Enfin, le
contenu du wiki (textes, images, sons, vidéos) peut être régi par un régime de propriété intellectuelle variable, allant du copyright à la gratuité pure et simple, en passant par différentes nuances intermédiaires,
bien décrites notamment dans les licences Creative Commons. Les wikis ne fonctionnent donc pas tous selon les principes
éditoriaux de Wikipédia d’un accès public (en mode lecture), d’une édition universelle (en mode écriture) et de la mise à disponibilité
d’un contenu libre de droit (licence juridique dite de documentation libre GNU/GFDL). On comparera par exemple le portail du
droit de Wikipédia et le wiki Jurispedia, en accès libre mais d’écriture restreinte, et sous licence spécifique. Les wikis reposent sur
certaines fonctionnalités interactives des langages de programmation utilisés. Il existe de très nombreux moteurs wikis, pour la plupart
disponibles gratuitement, en open source. Ceux-ci sont soit des machines qu’il faut soi-même installer et configurer, ce qui nécessite
un minimum de programmation, soit des outils qui sont fournis clé en main, moyennant une procédure d’inscription très simple.

Ces derniers sont en général disponibles dans des incubateurs à wikis, également appelées « fermes à wikis », où chaque wiki peut
se voir attribuer un sous-domaine au sein du domaine général correspondant à l’adresse électronique (l’URL) de la ferme.
L’hébergement des wikis dans la ferme peut être financé de différentes manières ; le plus souvent la gratuité d’utilisation ( freeware) est
compensée par de la publicité en ligne, selon un modèle économique fréquent dans le nouveau Web.
Outre Wikipédia, les plus gros wikis en accès libre du monde virtuel sont Wookiepedia, consacré à Star Wars, et Memory Alpha,
consacré à la série télé Star Trek. Les internautes y écrivent dans les moindres détails l’histoire de ces mondes imaginaires, allant jusqu’à
étoffer le profil des personnages les plus secondaires, voire à continuer l’aventure intergalactique au gré de leur imagination… Ces
deux wikis, hébergés dans la ferme Wikia utilisent le moteur MediaWiki, qui est aussi celui employé par Wikipédia – et donc le
plus utilisé du monde virtuel. Il existe une multitude de wikis différents, traitant des sujets les plus variés. Les wikis peuvent constituer
un support pédagogique apprécié du monde enseignant.
L’écriture sur les wikis se fait de deux manières, soit de façon « intuitive », selon un mode dit Wysisyg (acronyme de what you see
is what you get), soit, plus fréquemment, en appliquant les règles d’un langage de programmation. Cette syntaxe wiki peut être plus
ou moins complexe selon la taille et les propriétés du wiki – possibilité d’y insérer des photos, des vidéos, des fils de syndication…

Sur Wikipédia, la syntaxe, simplifiée par des icônes a toutefois tendance à devenir de plus en plus compliquée. Tous les wikis
n’utilisent pas la même syntaxe et, même si celle de MediaWiki est largement répandue, il n’existe pas de standard, ce qui rend l’interopérabilité entre wikis particulièrement délicate.

Une inspiration libérale et communautariste
Seule une culture profondément libérale et civique pouvait donner naissance à un système comme Wikipédia. En effet, l’exigence de qualité n’est pas garantie par une instance centrale, mais confiée avec optimisme aux ressources de chacun, à l’interaction de tous avec tous et aux résolutions décentralisées des conflits. Jamais un tel projet n’aurait pu germer en France par exemple – cela me peine de le dire, mais j’en suis profondément convaincu – la France étant un pays dont les structures sociales et mentales sont imprégnées de centralisme, d’élitisme et de méfiance réciproque entre groupes sociaux. À l’évidence, Wikipédia est à l’opposé du système social et politique français. Il n’y a ici pas d’instance centrale et interventionniste, les X-Mines n’y bénéficient pas de places réservées, et il ne viendrait pas à l’idée d’un groupe de discussion de demander un statut privilégié.
Croire que la liberté de penser, de s’exprimer et d’agir est un facteur de progrès avant d’être une menace pour l’ordre en place et les valeurs établies, est un trait authentique du libéralisme. La philosophie libérale reconnaît l’existence de tendances déviantes ou perverses, voire d’un mal irréductible, mais la participation de tous minimise ce risque par la contribution de ce que l’on appelle couramment la société civile. Le risque que de mauvaises décisions soient prises au sommet, par des mauvais dirigeants, est jugé bien plus important. Ce que les pères fondateurs du libéralisme (David Hume, Adam Smith, Alexis de Tocqueville, John Stuart Mill) auraient confié à la société, sous la forme d’un pouvoir d’initiative, Wikipédia le confie à des « communautés », qui n’ont peut-être de communautés que le nom tant elles sont informelles et parfois éphémères. Le développement du système repose en partie sur des principes généraux et des règles de jurisprudence, qui ne seraient rien sans le dévouement d’individus à un projet commun ; loin toutefois de se faire confiance par principe en vertu d’une identité partagée, les lecteurs surveillent mutuellement leurs travaux. Chacun est invité à compléter le travail commencé, à formuler des propositions et à s’expliquer sur son comportement. Les conflits sont décentralisés : ils se règlent dans un espace prévu à cet effet, entre participants, et non par des règles préétablies et décidées d’en haut.
L’appel à la responsabilité individuelle est une condition de possibilité du système, qui s’effondrerait si chacun faisait n’importe quoi, ou se croisait les bras, en attendant que la participation de tous améliore la qualité de l’ensemble.

Wikipédia, système libéral, n’en présente pas moins des traits typiquement communautaristes. L’étroite imbrication de l’engagement privé avec un idéal public, qui s’exprime dans le besoin qu’éprouvent les individus d’échanger, de se rassembler et de renforcer par leurs liens réciproques la force de cet idéal, compte parmi les aspects les plus visibles. « Aucune communauté ne pourra longtemps perdurer si ses membres ne consacrent une partie de leur attention, de leur énergie et de leurs ressources à des projets communs.
La poursuite exclusive d’intérêts privés fragilise l’environnement social dont nous dépendons tous, et détruit la capacité, que nous partageons, à nous gouverner nous-mêmes, démocratiquement( 1). » Cette déclaration communautariste, il se trouverait plus d’un wikipédien pour l’approuver. L’existence d’une instance centrale serait justifiée, de ce point de vue, non pour se substituer à l’activité des communautés locales, mais pour conforter leur existence à travers une politique d’assistance technique, de partage des ressources et de soutien ciblé de projets. C’est d’ailleurs le plus souvent la façon dont la Fondation Wikimedia et ses déclinaisons nationales conçoivent leur rôle. Comme le souligne Florence Devouard, présidente de la Fondation : « Je m’occupe de la partie plus stratégique – m’assurer que le site fonctionne au quotidien et que l’on parvient à gérer les problèmes légaux, trouver les fonds, etc. Les gens de la Fondation ne s’impliquent pas dans le fonctionnement même des projets. C’est toujours la communauté qui produit le contenu, qui règle ses problèmes existentiels et modalités de fonctionnement.»

(1) Déclaration communautariste, (The Communautarian Network), préambule : « Nor can any community long survive unless its members dedicate some of their attention, energy, and resources to shared projects. The exclusive pursuit of private interest erodes the network of social environments on which we all depend, and is destructive to our shared experiment in democratic self-government. » [http://www.gwu.edu/~ccps/platformtext.html]

Individualisme ou collectivisme ?
Wikipédia tient sa spécificité de ce nouvel outil éditorial qu’est le wiki. Ce que chacun écrit étant susceptible d’être modifié par quelqu’un d’autre, on est obligé de penser sa contribution dans un cadre collectif. La dimension collective du projet me semble authentique : chacun a plus ou moins conscience d’oeuvrer à la création d’un bien commun, car les autres types de motivation sont beaucoup moins évidents. Les ressources personnelles étant mises à disposition de tous, chacun pourra y puiser selon ses besoins. Il règne autour de l’encyclopédie un parfum capiteux de collectivisme et d’idées marxistes « enfin rendues applicables par les avancées technologiques ». L’individualisme ambiant, que chacun dénonce et pratique aujourd’hui avec la même assiduité, se verrait dépassé
dans une force collective, capable de produire un bien collectif profitable à tous. Sur l’encyclopédie collaborative, ce dépassement s’effectue sans violence, sans porter atteinte au primat de la raison individuelle, et sans menacer la liberté de choix. C’est un paradoxe plutôt amusant, au regard de l’Histoire : le système de coopération de Wikipédia illustre les succès que peut obtenir une société libérale, tout en reposant aussi sur une inspiration et des idéaux collectivistes. Pourquoi n’accepterait-on pas ce brouillage de lignes idéologiques ? Le projet stimule l’initiative privée, valorise les ressources de chacun et donne à l’action un sens collectif. Les individus
peuvent continuer à vivre, à travailler et à s’amuser comme ils l’entendent, tout en se consacrant à une tâche commune quand ils le jugent opportun.
À la question : « Comment réussir aujourd’hui l’articulation de l’individuel et du collectif ? » Wikipédia fournit une réponse exemplaire.
Chacun gère lui-même son implication dans le projet, tout en se projetant dans une communauté virtuelle. Cette philosophie étonnante n’a pas été à l’origine du projet, mais l’analyse peut en extraire à posteriori la formule. Différents courants philosophiques
se recoupent, se contredisent et s’entremêlent de manière implicite sur Wikipédia, de telle sorte que l’encyclopédie est animée par un bouillonnement intellectuel bien plus profond que ne le laisse penser la seule accumulation des articles.
Le relativisme culturel, le libéralisme, le rationalisme et l’anarchismefont de l’encyclopédie un véritable « cocktail de philosophies », dont nous présentons ici brièvement les ingrédients.
– Relativisme
L’idée que les experts n’ont pas le monopole de la parole se rattache ainsi au relativisme. Les individus sont les meilleurs juges de ce qui leur convient. Le philosophe Paul Feyerabend soutient cette thèse dans Adieu la raison, en se revendiquant de la démocratie grecque contre Platon, qui souhaitait confier le pouvoir à « ceux qui savent(1) ». Or, le mérite de la démocratie consiste précisément à
donner libre cours au jeu effectif des opinions, face à la croyance que certains individus, plus savants que d’autres, seraient davantage aptes à décider. Le relativisme prétend ainsi aller jusqu’au bout de l’idée démocratique, à laquelle les élites ne rendent d’ordinaire que des honneurs superficiels. Dans l’interprétation relativiste de la démocratie, chacun est juge de ce qui lui convient, de ce qui lui semble vrai et de ce qui lui semble juste. C’était sans doute, selon Feyerabend, le sens de la maxime de Protagoras le sophiste :
« L’homme est la mesure de toutes choses(2). » Il n’y a pas de norme qui vaudrait indépendamment de ceux qui choisissent de la mettre en oeuvre. La connaissance est ramenée à l’idée que nous nous en faisons et reste soumise à l’approbation des autres. Si des individus considèrent comme connaissance ce qui n’est pas réputé comme tel auprès des experts, ils font bien d’en décider ainsi. Le discours propre au courant du relativisme culturel contemporain est très présent sur Wikipédia. Les possibilités éditoriales ouvertes par le wiki, qui donne à chacun le droit de corriger ce que pense son voisin, oriente la pensée vers le relativisme et le contrôle démocratique de la

(1) Paul Feyerabend, Farewell to Reason, Londres, Verso, 1969 / Adieu la raison, Le Seuil, 1998.
(2) Voir Platon, Théétète, 151-152

connaissance. Chacun semble bénéficier des mêmes prérogatives : pourquoi aurions-nous encore besoin d’experts, pourquoi devrions nous par principe nous soumettre à leur autorité ?
– Positivisme

L’influence du positivisme sur la ligne éditoriale de Wikipedia est évidente, et bienvenue. Le positivisme entretient historiquement des liens étroits avec l’encyclopédisme. Il exige à s’en tenir aux faits, oblige à faire référence à ce qui existe déjà, et proscrit les inventions ou les prises de positions originales. Cette exigence est visible dans les trois principes qui forment la ligne éditoriale officielle de l’encyclopédie : « pas de point de vue(1) », « vérifiabilité » et « pas de recherche originale ». Ici, le relativisme ambiant n’est plus de mise. « Ces trois lignes de conduite ne sont pas négociables, et ne pourront être renversées par des éditeurs ou par consensus(2). » Les fondateurs avaient précisé que ces principes étaient au service de la liberté de penser – l’affirmation d’une ligne de conduite non-négociable aurait pu froisser les membres de la collectivité libérale. « Il deviendra clair pour nos lecteurs que nous ne cherchons pas à leur faire adopter telle ou telle opinion, ceux-ci se sentiront libres de former leur jugement et de développer leur indépendance intellectuelle. Ainsi, les gouvernements totalitaires et les institutions dogmatiques ont raison de s’opposer à Wikipédia, si nous parvenons à maintenir notre politique de neutralité. Le fait que de nombreuses théories soient en concurrence sur une large gamme de sujets, montre bien que nous, créateurs de Wikipédia, nous faisons d’abord confiance à la capacité des lecteurs à former leur propre jugement par euxmêmes(3). » L’insistance sur le rôle du jugement individuel peut se comprendre à partir d’un manque de fiabilité des process, dont les wikipédiens sont tout à fait conscients. On lit en effet dans les recommandations : « En définitive, Wikipédia n’offre aucun outil permettant d’évaluer la validité des arguments qui sont avancés dans un article. » Afin de rendre les informations vérifiables et d’aider
le jugement individuel du lecteur dans sa tâche, l’auteur doit « citer ses sources » et privilégier les « sources de qualité », idéalement les plus fiables. Une grande partie du travail des wikipédiens aguerris consiste à former les nouveaux venus au positivisme encyclopédique.

(1) Wikipedia, « Neutral Point Of View ». [http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Neutral_point_of_view]
(2) « The three policies are also non-negotiable and cannot be superseded by other guidelines (…) by editors or by consensus. »
(3) Richard Waters, Financial Times, « Wikipedia founder plans rival », 16 octobre 2006.

– Libéralisme
Le fait que Wales ait baptisé originellement Wikipédia « encyclopédie libre », en référence au mouvement du logiciel libre, est éloquent. Jimmy Wales a toujours été hostile à la réintroduction de figures classiques de l’autorité, comme le réclamait l’autre co-fondateur, Larry Sanger, étudiant en philosophie. Lorsque l’on demande davantage d’ordre dans Wikipédia, Wales répond positivement, mais
en fait le moins possible. Sanger, s’expliquant sur le type de management mis en oeuvre par Jimmy Wales au sein de Wikimedia, a évoqué « la quintessence même du patron non-interventionniste (hands off manager) et qui applique cette conception de l’administration à l’ensemble des individus ». Il s’agit, plus que d’un style de management, d’une conviction philosophique, car il ne faut « rien retirer aux droits individuels et au respect de la raison […]. Chaque individu a la responsabilité entière de penser, de juger et de décider. Nous ne devons jamais abdiquer cette responsabilité, ni devant l’encyclopédie Britannica, ni devant Wikipédia, ni devant un individu ou un pouvoir collectif quelconque. » Le libéralisme collectif est une forme de rationalisme avant d’être un collectivisme. La raison, la liberté et la responsabilité individuelles sont des valeurs intangibles, que l’on ne peut, ni ne doit, aliéner au profit du groupe, et tellement intangibles qu’elles semblent exister en soi, et ne pas avoir besoin d’une éducation.
L’article « Libéralisme » que l’on peut lire actuellement sur Wikipédia reflète assez bien ce que l’on entend aujourd’hui par là :
« Le libéralisme repose sur l’idée que chaque être humain possède des droits naturels sur lesquels aucun pouvoir ne peut empiéter. […] Au sens large, le libéralisme prône l’établissement d’une société caractérisée par la liberté de penser des individus, le respect du droit naturel, le libre-échange des idées, l’économie de marché et son corollaire, l’initiative privée, ainsi qu’un pouvoir politique légal et transparent garantissant les droits des minorités. » Wikipédia se veut une société numérique libérale : la communauté, respectueuse des individus, met en oeuvre ses projets, sans dépendre d’une autorité centrale ou extérieure. Suivant la vulgate libérale, l’État ne doitil pas intervenir le moins possible dans la société civile, en limitant son intervention aux fonctions de justice et de police ? Relégué au rôle d’arbitre, l’État ne doit sortir de sa réserve que dans des circonstances où la protection des libertés l’exige, et selon des
modes prévus et circonscrits par des règles de droit. C’est ce rôle strictement limité d’un État conforme aux théories libérales que remplit la Fondation Wikimedia et ses déclinaisons nationales, avec un si petit nombre d’employés qu’il ferait pâlir d’envie les libéraux les plus durs.

Pour comprendre le fonctionnement de l’encyclopédie, on pourrait alors évoquer la théorie de la « main invisible(1) » d’Adam Smith, censée harmoniser les intérêts des uns et des autres dans un contexte ouvert de marché, ou bien le postulat de John Stuart Mill, suivant lequel tout le monde doit profiter de l’expression, de la circulation et de l’esprit critique de tout le monde. L’encyclopédie serait une sorte de marché libre de la connaissance : la concurrence(2) des idées doit conduire à l’élimination progressive des
erreurs, l’offre doit correspondre le plus adéquatement possible à la demande, etc. L’expression d’une erreur n’est pas un mal pour les fondateurs du libéralisme, parce qu’elle permettra de saisir la vérité avec davantage de clarté. Héritier de la pensée des Lumières, John Stuart Mill a ainsi montré que les esprits sont capables de s’éclairer et de se former mutuellement, pourvu qu’ils aient la liberté de concevoir, d’exprimer et d’échanger. Nul besoin de censurer, nul besoin d’identifier et de bannir le mal : la libre concurrence des idées fait disparaître les indésirables. Le corollaire de ce principe est qu’il faut compter avec un certain nombre de « ratés », et que sur
une encyclopédie aussi libérale que Wikipédia, personne ne peut garantir une protection totale contre le sabotage. L’optimisme reste toutefois de mise, chez les libéraux : plus les idées sont nombreuses à circuler et plus elles circulent vite, plus on a de chances de progrès. Le résultat est fonction du nombre et de la vitesse des échanges.
Cette théorie est en grande partie justifiée par la supériorité de l’encyclopédie de langue anglaise, animée par le plus grand nombre de contributeurs réguliers. Les saboteurs sont rares, malgré le caractère spectaculaire de certains incidents. L’optimisme libéral de Wikipédia semble donner un nouveau souffle à l’ambition portée par la philosophie des Lumières.

(1) Voir Adam Smith, 1759, Théorie des sentiments moraux, Paris, coll. Léviathan, PUF, 1999.
Une interprétation de cette théorie popularisée par l’école néo-classique veut que les individus, en recherchant leur intérêt personnel, concourent sans le vouloir à l’intérêt général. Le marché s’autorégule, si bien que l’intervention du gouvernement en économie n’est pas souhaitable.
(2) J’entends ici « concurrence » des idées au double sens du terme, soit le fait que les idées affluent au même endroit, et celui qu’elles soient en compétition pour leur survie.