« Notre vie privée a investi notre travail. Tant mieux!»

« Notre vie privée a investi notre travail. Tant mieux!»
Par CATHERINE BELLINI – Mis en ligne le 11.05.2011 à 12:41
Chercheuse en communication, Stefana Broadbent sort un livre qui tord le cou aux idées reçues sur notre usage du téléphone, du courriel ou d’internet.

De mère tessinoise, de père anglais, Stefana Broadbent couve un tempérament de feu sous une exquise courtoisie britannique. Depuis plus de quinze ans, elle se penche sur l’usage que nous faisons des technologies de la communication avec l’attention humaniste d’une psychologue formée à l’école de Piaget, à Genève.

Elle nous rassure: nous avons tous l’impression que les autres nourrissent des échanges intellectuellement sophistiqués sur les réseaux sociaux alors que nous, nous parlons essentiellement à notre maman. C’est parfaitement normal, nous dit-elle, nous aspirons au réconfort dès que nous sortons de la maison.

Les sceptiques du portable craignaient d’être constamment disponibles pour leur employeur. Or vous décrivez le phénomène inverse: c’est notre intimité qui a investi notre vie professionnelle. Une tendance que vous saluez. Pourquoi?

Oui, c’est salutaire. Historiquement, cette séparation entre vie privée et vie professionnelle est assez récente et peu naturelle. Elle date de l’ère industrielle: la maison s’est vidée de ses activités économiques, elle s’est privatisée.

Les travailleurs ont dû aller là où se trouvaient les moyens de production. On a passé de la rétribution du travail à la pièce à la rétribution du temps consacré au travail.

Aujourd’hui encore, le microcrédit que nous propageons dans les pays en développement va à des entreprises dans lesquelles toute la famille participe à la vie économique. Le cousin assure le transport, la grand-mère tient le magasin.

Il est paradoxal que ce XXe siècle qui a érigé la famille en pilier central de notre vie, investissant massivement dans le couple et l’enfant-roi, ait dressé une telle barrière entre entreprises – ou écoles – et vie privée.

Vous observez un besoin de réconfort quasi permanent des personnes au travail. Le travail serait-il désécurisant à ce point?

Ce besoin est souvent proportionnel à la distance entre le foyer et le lieu de travail. L’anxiété est grande chez les parents qui veulent savoir si les enfants vont bien. Alors ce bref laps de temps, prétendument perdu, est minime par rapport au bénéfice émotionnel.

On en fait toute une montagne, mais 80% des échanges se font avec un cercle intime de cinq personnes maximum. Bien sûr, il y a des situations émotionnelles particulières: une personne fraîchement amoureuse peut envoyer 20 SMS par jour.

Ne sommes-nous plus capables de nous concentrer sur notre travail?

La concentration, c’est le gros défi que posent les nouvelles technologies. Il y a un apprentissage à faire, c’est certain, car on peut s’y perdre. Mais de toute façon, l’attention n’est jamais constante. Autrefois, nous fumions une cigarette quand nous avions besoin d’une pause.

Dans l’administration fédérale, on a constaté en 2009 que Facebook était le deuxième site le plus visité par les fonctionnaires. La plupart des départements ont alors bloqué son accès à ceux qui n’en avaient pas besoin pour leur travail. Une décision sage pour le contribuable, non?

Je ne crois pas aux approches répressives. On trouvera toujours un autre canal pour communiquer, on ne s’attaque pas à la source du problème et on renonce à apprendre comment gérer ces nouvelles technologies.

On a peut-être manqué une occasion d’entreprendre une vaste analyse de l’usage des moyens de communication, privés y compris, dans le cadre du travail. Cela aurait eu une valeur pour toute la société suisse, les entreprises auraient pu s’inspirer des expériences de la Confédération.

Certaines entreprises laissent leurs employés libres de leurs communications privées. D’autres sont restrictives. Enfin, des différences existeraient selon la position de l’employé?

Oui, un nouveau fossé social s’est creusé. Les entreprises ou les services qui travaillent sur des projets, dont les résultats sont déterminants, font confiance.

Alors que ceux qui mesurent le travail en termes de présence et dont les employés ont des tâches très délimitées sont restrictifs, partant de l’idée que chacun abuse s’il le peut. En contrôlant l’attention d’un employé, on le pousse en fait à adopter un comportement infantile, à aller téléphoner aux toilettes par exemple.

La communication privée peut être dangereuse. Dans l’analyse que vous faites d’une collision entre deux trains qui avait fait 25 morts en Californie en 2008, vous relevez que le conducteur avait envoyé un SMS 22 secondes avant l’accident. Et plusieurs textos ce jour-là.

Oui, 57 SMS.

C’est énorme, probablement exceptionnel pour un conducteur de train.

Le conducteur de l’autre train avait envoyé 42 SMS…

La Californie a aussitôt interdit les téléphones cellulaires aux employés des chemins de fer. Une décision qui ne vous convainc pas complètement. Pourquoi?

Une simple interdiction s’attaque aux symptômes, pas aux causes. Dans toute la littérature sur les facteurs humains dans les milieux à risque, on admet qu’on ne peut pas s’attendre à ce qu’une personne qui a très peu à faire – à part pousser un bouton de temps en temps – soit extrêmement vigilante.

Ce type d’accident révèle les faiblesses structurelles de notre société: la vie de nombreuses personnes dépend de très brefs moments d’attention ou d’inattention d’un seul individu. Et puis: nous ne cessons d’automatiser et de dévaloriser certains métiers.

Ce conducteur – qui avait par ailleurs des horaires absurdes, avec des pauses de trois heures qui ne lui permettaient pas de rentrer –, ce conducteur, donc, n’a plus rien à voir avec Jean Gabin, ce grand homme fier qui contrôlait sa machine dans la Bête humaine, le film de Jean Renoir!

«L’intimité au travail». De Stefana Broadbent. Editions fyp, 191 p.


Profil

STEFANA BROADBENT

Née à Lugano, la psychologue Stefana Broadbent enseigne l’anthropologie numérique à l’University College de Londres. De 2004 à 2008, elle a dirigé chez Swisscom une équipe de chercheurs qui ont suivi les habitudes digitales de plus de 300 ménages en Suisse.