Les inrocks : « Les Anonymous permettent de reconsidérer les rapports de force »

Les Inrocks ont interviewé Nicolas Danet auteur avec Frédéric Bardeau de l’ouvrage : Anonymous chez FYP éditions

Fréderic Bardeau et Nicolas Danet viennent de publier le premier ouvrage en français sur les Anonymous. Après la conférence qu’ils ont donnée le 29 novembre à l’Ecole Sup’Internet, nous avons rencontré Nicolas Danet.

 

Les Anonymous permettent de reconsidérer les rapports de force »
02/12/2011 | 12H42

Crédits photo:  Des manifestants masqués à Rome, en octobre 2011 (Stefano Rellandini)

Fréderic Bardeau et Nicolas Danet viennent de publier le premier ouvrage en français sur les Anonymous. Après la conférence qu’ils ont donnée le 29 novembre à l’Ecole Sup’Internet, nous avons rencontré Nicolas Danet.

Vous avez expliqué lors de la conférence que les Anonymous étaient les dignes héritiers de la contre-culture américaine des années 70…

Le mouvement s’est en fait nourri de deux mamelles. D’une part la culture web, qui est  issue de la contre-culture américaine des années 70, avec les premiers hackers, qui étaient aussi les premiers informaticiens en fait. Les Wozniak, les Jobs, les Stallman etc., qui bidouillaient dans leur garage tout en étant proches des milieux contestataires. L’autre mamelle est la pop culture, celle des médias, des enfants de la télé, abreuvés par la production médiatique depuis la fin des années 70. Et 4chan c’est ça, la digestion de cette pop culture par la cyberculture. Les mèmes sont les symboles de cette digestion : une image populaire est reproduite et détournée à l’infini.

L’un des symboles du mouvement, le masque de Guy Fawkes, illustre bien ce mécanisme.

Guy Fawkes est un révolutionnaire catholique anglais du XVIIe siècle qui a commis un attentat contre le Parlement britannique, symbole de l’élite dirigeante. Il a été pendant longtemps un personnage de la culture populaire anglaise. Le basculement intervient au moment où l’auteur britannique de comics Alan Moore [le père de Watchmen, ndlr] s’empare du personnage, et y prend ce qui l’intéresse le plus : l’anarchisme. Le retournement opéré par Moore érige Guy Fawkes en figure de la lutte contre l’Etat totalitaire, qui contrôle la population via la technologie. Si tous les mécanismes sont à l’œuvre dans la BD, le vrai déclencheur qui va lier les Anonymous au masque, c’est l’adaptation ciné par les frères Wachowski, V pour Vendetta (2006). Le film change l’échelle du personnage.

La plupart des méthodes utilisées par les Anonymous ne sont pas nouvelles. D’après vous, l’opération qu’ils ont menée en Syrie était un copie-collé de celle utlisée pour aider la révolte au Chiapas en 1994. Qu’est ce qui a changé alors ?

La différence entre le moment où l’Electronic Disturbance Theater apportait son soutien logistique au sous-commandant Marcos en attaquant les serveurs de l’Etat mexicain, et maintenant, pour simplifier, c’est Facebook. Il est maintenant facile pour n’importe qui de prendre la parole et de toucher beaucoup plus de monde. Les hacktivistes peuvent facilement véhiculer un message, de proche en proche. C’est donc l’ampleur qui a changé. Très récemment, de nouveaux modes d’actions sont tout de même apparus : au moment de l’opération Payback sur Paypal, on a par exemple vu apparaître le boycott, ou encore un appel à sortir l’argent des banques.

Vous insistez dans l’ouvrage sur la difficulté de saisir la structure et la population d’Anonymous.

Internet et les réseaux peuvent permettre de s’organiser sans les structures auxquelles on est habitués hors du web. Les structures sont beaucoup plus lâches, elles reposent sur des liens faibles, mais qui peuvent être multipliés. Les activistes ont l’habitude de dire que les liens doivent être forts pour qu’une action puisse aboutir et avoir un impact. Sur internet, c’est la masse des personnes s’agrégeant qui va déterminer l’impact de l’action. La métaphore qui permet le mieux de visualiser la réalité du fontionnement des Anonymous est celle des nuages d’oiseaux : la masse se déplace dans une direction commune, communicant de proche en proche, mais des petits groupes peuvent s’écarter, puis rejoindre à nouveau le nuage. Pour comprendre comment ca se passe, il faut zoomer : cela fonctionne par opérations. C’est ce qu’on appelle la Do-ocracy : à partir du moment où on fait, il y a des gens qui peuvent nous suivre, ou faire différemment, avec cette dimension bricolage, en dehors de tout agenda. Une autre idée sous jacente exprimée par le « We are legion » au fronton du mouvement, c’est que chaque membre est interchangeable.

A propos de la difficulté de cerner le profil des participants à ces opérations, le FBI avait tenté de dresser un portrait-robot. En gros cela pouvait être la moitié de la planète. Au vu des gens arrêtés, on est sûr qu’il y a des hackers, mais potentiellement n’importe qui peut s’agréger à eux.

Wikileaks et les Anonymous, font beaucoup de bruit dans les médias, mais les effets concrets sont pour l’instant relativement limités.

C’est là où il faut remettre en perspective le phénomène. Les effets concrets et immédiats restent limités. C’est plus de l’ordre du symbolique ça débloque des choses. L’exemple des Zetas au Mexique est intéressant en ce sens. Ça fait un moment que personne ne parle et n’ose s’opposer à eux. Là il y a des gens qui les interpellent et qui disent « attention, vous n’avez pas le droit de faire ça, on a le pouvoir de vous embêter », et qui ont finalement gain de cause dans le cadre d’une négociation. Symboliquement, c’est hyper fort et ça permet aux gens de reconsidérer les rapports de force. Après, les succès des Partis pirate à Berlin et en Suède étaient inimaginables il y a quelques années, donc certaines choses bougent.

On observe déjà des querelles de chapelle au sein des Anonymous. Quel est le risque d’éclatement du mouvement ?

Le risque est présent bien sûr, il y a déjà eu des évènements qui montraient l’existence de désaccords internes. Il y a évidemment des luttes d’ego, des querelles de chapelle, comme l’attaque de Facebook que certains Anonymous ont immédiatement démentie en disant que ça ne servait à rien de tuer le messager. Dans le futur, plus que des risques d’implosion, il y a des risques de dilution si les messages sont trop confus et contradictoires, ce qui peut nuire à l’effet de masse. Peut-être d’ailleurs que l’avenir d’Anonymous sera un autre groupe qui sera plus légitime parce qu’il aura réussi à faire un coup sur une autre thématique.

Recueilli par Gino Delmas

Les anonymous : Pirates informatiques ou altermondialistes numériques?, de Fréderic Bardeau et Nicolas Danet; 19,50 euros