Le mix philosophique de Wikipédia, par Marc Foglia, auteur de Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?
240 pages
Avril 2008
Collection : Présence – société
ISBN-13: 978-2916571065
19,50 euros TTC
Une inspiration libérale et communautariste
Seule une culture profondément libérale et civique pouvait donner naissance à un système comme Wikipédia. En effet, l’exigence de qualité n’est pas garantie par une instance centrale, mais confiée avec optimisme aux ressources de chacun, à l’interaction de tous avec tous et aux résolutions décentralisées des conflits. Jamais un tel projet n’aurait pu germer en France par exemple – cela me peine de le dire, mais j’en suis profondément convaincu – la France étant un pays dont les structures sociales et mentales sont imprégnées de centralisme, d’élitisme et de méfiance réciproque entre groupes sociaux. À l’évidence, Wikipédia est à l’opposé du système social et politique français. Il n’y a ici pas d’instance centrale et interventionniste, les X-Mines n’y bénéficient pas de places réservées, et il ne viendrait pas à l’idée d’un groupe de discussion de demander un statut privilégié.
Croire que la liberté de penser, de s’exprimer et d’agir est un facteur de progrès avant d’être une menace pour l’ordre en place et les valeurs établies, est un trait authentique du libéralisme. La philosophie libérale reconnaît l’existence de tendances déviantes ou perverses, voire d’un mal irréductible, mais la participation de tous minimise ce risque par la contribution de ce que l’on appelle couramment la société civile. Le risque que de mauvaises décisions soient prises au sommet, par des mauvais dirigeants, est jugé bien plus important. Ce que les pères fondateurs du libéralisme (David Hume, Adam Smith, Alexis de Tocqueville, John Stuart Mill) auraient confié à la société, sous la forme d’un pouvoir d’initiative, Wikipédia le confie à des « communautés », qui n’ont peut-être de communautés que le nom tant elles sont informelles et parfois éphémères. Le développement du système repose en partie sur des principes généraux et des règles de jurisprudence, qui ne seraient rien sans le dévouement d’individus à un projet commun ; loin toutefois de se faire confiance par principe en vertu d’une identité partagée, les lecteurs surveillent mutuellement leurs travaux. Chacun est invité à compléter le travail commencé, à formuler des propositions et à s’expliquer sur son comportement. Les conflits sont décentralisés : ils se règlent dans un espace prévu à cet effet, entre participants, et non par des règles préétablies et décidées d’en haut.
L’appel à la responsabilité individuelle est une condition de possibilité du système, qui s’effondrerait si chacun faisait n’importe quoi, ou se croisait les bras, en attendant que la participation de tous améliore la qualité de l’ensemble.
Wikipédia, système libéral, n’en présente pas moins des traits typiquement communautaristes. L’étroite imbrication de l’engagement privé avec un idéal public, qui s’exprime dans le besoin qu’éprouvent les individus d’échanger, de se rassembler et de renforcer par leurs liens réciproques la force de cet idéal, compte parmi les aspects les plus visibles. « Aucune communauté ne pourra longtemps perdurer si ses membres ne consacrent une partie de leur attention, de leur énergie et de leurs ressources à des projets communs.
La poursuite exclusive d’intérêts privés fragilise l’environnement social dont nous dépendons tous, et détruit la capacité, que nous partageons, à nous gouverner nous-mêmes, démocratiquement( 1). » Cette déclaration communautariste, il se trouverait plus d’un wikipédien pour l’approuver. L’existence d’une instance centrale serait justifiée, de ce point de vue, non pour se substituer à l’activité des communautés locales, mais pour conforter leur existence à travers une politique d’assistance technique, de partage des ressources et de soutien ciblé de projets. C’est d’ailleurs le plus souvent la façon dont la Fondation Wikimedia et ses déclinaisons nationales conçoivent leur rôle. Comme le souligne Florence Devouard, présidente de la Fondation : « Je m’occupe de la partie plus stratégique – m’assurer que le site fonctionne au quotidien et que l’on parvient à gérer les problèmes légaux, trouver les fonds, etc. Les gens de la Fondation ne s’impliquent pas dans le fonctionnement même des projets. C’est toujours la communauté qui produit le contenu, qui règle ses problèmes existentiels et modalités de fonctionnement.»
(1) Déclaration communautariste, (The Communautarian Network), préambule : « Nor can any community long survive unless its members dedicate some of their attention, energy, and resources to shared projects. The exclusive pursuit of private interest erodes the network of social environments on which we all depend, and is destructive to our shared experiment in democratic self-government. » [http://www.gwu.edu/~ccps/platformtext.html]
Individualisme ou collectivisme ?
Wikipédia tient sa spécificité de ce nouvel outil éditorial qu’est le wiki. Ce que chacun écrit étant susceptible d’être modifié par quelqu’un d’autre, on est obligé de penser sa contribution dans un cadre collectif. La dimension collective du projet me semble authentique : chacun a plus ou moins conscience d’oeuvrer à la création d’un bien commun, car les autres types de motivation sont beaucoup moins évidents. Les ressources personnelles étant mises à disposition de tous, chacun pourra y puiser selon ses besoins. Il règne autour de l’encyclopédie un parfum capiteux de collectivisme et d’idées marxistes « enfin rendues applicables par les avancées technologiques ». L’individualisme ambiant, que chacun dénonce et pratique aujourd’hui avec la même assiduité, se verrait dépassé
dans une force collective, capable de produire un bien collectif profitable à tous. Sur l’encyclopédie collaborative, ce dépassement s’effectue sans violence, sans porter atteinte au primat de la raison individuelle, et sans menacer la liberté de choix. C’est un paradoxe plutôt amusant, au regard de l’Histoire : le système de coopération de Wikipédia illustre les succès que peut obtenir une société libérale, tout en reposant aussi sur une inspiration et des idéaux collectivistes. Pourquoi n’accepterait-on pas ce brouillage de lignes idéologiques ? Le projet stimule l’initiative privée, valorise les ressources de chacun et donne à l’action un sens collectif. Les individus
peuvent continuer à vivre, à travailler et à s’amuser comme ils l’entendent, tout en se consacrant à une tâche commune quand ils le jugent opportun.
À la question : « Comment réussir aujourd’hui l’articulation de l’individuel et du collectif ? » Wikipédia fournit une réponse exemplaire.
Chacun gère lui-même son implication dans le projet, tout en se projetant dans une communauté virtuelle. Cette philosophie étonnante n’a pas été à l’origine du projet, mais l’analyse peut en extraire à posteriori la formule. Différents courants philosophiques
se recoupent, se contredisent et s’entremêlent de manière implicite sur Wikipédia, de telle sorte que l’encyclopédie est animée par un bouillonnement intellectuel bien plus profond que ne le laisse penser la seule accumulation des articles.
Le relativisme culturel, le libéralisme, le rationalisme et l’anarchismefont de l’encyclopédie un véritable « cocktail de philosophies », dont nous présentons ici brièvement les ingrédients.
- Relativisme
L’idée que les experts n’ont pas le monopole de la parole se rattache ainsi au relativisme. Les individus sont les meilleurs juges de ce qui leur convient. Le philosophe Paul Feyerabend soutient cette thèse dans Adieu la raison, en se revendiquant de la démocratie grecque contre Platon, qui souhaitait confier le pouvoir à « ceux qui savent(1) ». Or, le mérite de la démocratie consiste précisément à
donner libre cours au jeu effectif des opinions, face à la croyance que certains individus, plus savants que d’autres, seraient davantage aptes à décider. Le relativisme prétend ainsi aller jusqu’au bout de l’idée démocratique, à laquelle les élites ne rendent d’ordinaire que des honneurs superficiels. Dans l’interprétation relativiste de la démocratie, chacun est juge de ce qui lui convient, de ce qui lui semble vrai et de ce qui lui semble juste. C’était sans doute, selon Feyerabend, le sens de la maxime de Protagoras le sophiste :
« L’homme est la mesure de toutes choses(2). » Il n’y a pas de norme qui vaudrait indépendamment de ceux qui choisissent de la mettre en oeuvre. La connaissance est ramenée à l’idée que nous nous en faisons et reste soumise à l’approbation des autres. Si des individus considèrent comme connaissance ce qui n’est pas réputé comme tel auprès des experts, ils font bien d’en décider ainsi. Le discours propre au courant du relativisme culturel contemporain est très présent sur Wikipédia. Les possibilités éditoriales ouvertes par le wiki, qui donne à chacun le droit de corriger ce que pense son voisin, oriente la pensée vers le relativisme et le contrôle démocratique de la
(1) Paul Feyerabend, Farewell to Reason, Londres, Verso, 1969 / Adieu la raison, Le Seuil, 1998.
(2) Voir Platon, Théétète, 151-152
connaissance. Chacun semble bénéficier des mêmes prérogatives : pourquoi aurions-nous encore besoin d’experts, pourquoi devrions nous par principe nous soumettre à leur autorité ?
- Positivisme
L’influence du positivisme sur la ligne éditoriale de Wikipedia est évidente, et bienvenue. Le positivisme entretient historiquement des liens étroits avec l’encyclopédisme. Il exige à s’en tenir aux faits, oblige à faire référence à ce qui existe déjà, et proscrit les inventions ou les prises de positions originales. Cette exigence est visible dans les trois principes qui forment la ligne éditoriale officielle de l’encyclopédie : « pas de point de vue(1) », « vérifiabilité » et « pas de recherche originale ». Ici, le relativisme ambiant n’est plus de mise. « Ces trois lignes de conduite ne sont pas négociables, et ne pourront être renversées par des éditeurs ou par consensus(2). » Les fondateurs avaient précisé que ces principes étaient au service de la liberté de penser – l’affirmation d’une ligne de conduite non-négociable aurait pu froisser les membres de la collectivité libérale. « Il deviendra clair pour nos lecteurs que nous ne cherchons pas à leur faire adopter telle ou telle opinion, ceux-ci se sentiront libres de former leur jugement et de développer leur indépendance intellectuelle. Ainsi, les gouvernements totalitaires et les institutions dogmatiques ont raison de s’opposer à Wikipédia, si nous parvenons à maintenir notre politique de neutralité. Le fait que de nombreuses théories soient en concurrence sur une large gamme de sujets, montre bien que nous, créateurs de Wikipédia, nous faisons d’abord confiance à la capacité des lecteurs à former leur propre jugement par euxmêmes(3). » L’insistance sur le rôle du jugement individuel peut se comprendre à partir d’un manque de fiabilité des process, dont les wikipédiens sont tout à fait conscients. On lit en effet dans les recommandations : « En définitive, Wikipédia n’offre aucun outil permettant d’évaluer la validité des arguments qui sont avancés dans un article. » Afin de rendre les informations vérifiables et d’aider
le jugement individuel du lecteur dans sa tâche, l’auteur doit « citer ses sources » et privilégier les « sources de qualité », idéalement les plus fiables. Une grande partie du travail des wikipédiens aguerris consiste à former les nouveaux venus au positivisme encyclopédique.
(1) Wikipedia, « Neutral Point Of View ». [http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Neutral_point_of_view]
(2) « The three policies are also non-negotiable and cannot be superseded by other guidelines (…) by editors or by consensus. »
(3) Richard Waters, Financial Times, « Wikipedia founder plans rival », 16 octobre 2006.
- Libéralisme
Le fait que Wales ait baptisé originellement Wikipédia « encyclopédie libre », en référence au mouvement du logiciel libre, est éloquent. Jimmy Wales a toujours été hostile à la réintroduction de figures classiques de l’autorité, comme le réclamait l’autre co-fondateur, Larry Sanger, étudiant en philosophie. Lorsque l’on demande davantage d’ordre dans Wikipédia, Wales répond positivement, mais
en fait le moins possible. Sanger, s’expliquant sur le type de management mis en oeuvre par Jimmy Wales au sein de Wikimedia, a évoqué « la quintessence même du patron non-interventionniste (hands off manager) et qui applique cette conception de l’administration à l’ensemble des individus ». Il s’agit, plus que d’un style de management, d’une conviction philosophique, car il ne faut « rien retirer aux droits individuels et au respect de la raison [...]. Chaque individu a la responsabilité entière de penser, de juger et de décider. Nous ne devons jamais abdiquer cette responsabilité, ni devant l’encyclopédie Britannica, ni devant Wikipédia, ni devant un individu ou un pouvoir collectif quelconque. » Le libéralisme collectif est une forme de rationalisme avant d’être un collectivisme. La raison, la liberté et la responsabilité individuelles sont des valeurs intangibles, que l’on ne peut, ni ne doit, aliéner au profit du groupe, et tellement intangibles qu’elles semblent exister en soi, et ne pas avoir besoin d’une éducation.
L’article « Libéralisme » que l’on peut lire actuellement sur Wikipédia reflète assez bien ce que l’on entend aujourd’hui par là :
« Le libéralisme repose sur l’idée que chaque être humain possède des droits naturels sur lesquels aucun pouvoir ne peut empiéter. […] Au sens large, le libéralisme prône l’établissement d’une société caractérisée par la liberté de penser des individus, le respect du droit naturel, le libre-échange des idées, l’économie de marché et son corollaire, l’initiative privée, ainsi qu’un pouvoir politique légal et transparent garantissant les droits des minorités. » Wikipédia se veut une société numérique libérale : la communauté, respectueuse des individus, met en oeuvre ses projets, sans dépendre d’une autorité centrale ou extérieure. Suivant la vulgate libérale, l’État ne doitil pas intervenir le moins possible dans la société civile, en limitant son intervention aux fonctions de justice et de police ? Relégué au rôle d’arbitre, l’État ne doit sortir de sa réserve que dans des circonstances où la protection des libertés l’exige, et selon des
modes prévus et circonscrits par des règles de droit. C’est ce rôle strictement limité d’un État conforme aux théories libérales que remplit la Fondation Wikimedia et ses déclinaisons nationales, avec un si petit nombre d’employés qu’il ferait pâlir d’envie les libéraux les plus durs.
Pour comprendre le fonctionnement de l’encyclopédie, on pourrait alors évoquer la théorie de la « main invisible(1) » d’Adam Smith, censée harmoniser les intérêts des uns et des autres dans un contexte ouvert de marché, ou bien le postulat de John Stuart Mill, suivant lequel tout le monde doit profiter de l’expression, de la circulation et de l’esprit critique de tout le monde. L’encyclopédie serait une sorte de marché libre de la connaissance : la concurrence(2) des idées doit conduire à l’élimination progressive des
erreurs, l’offre doit correspondre le plus adéquatement possible à la demande, etc. L’expression d’une erreur n’est pas un mal pour les fondateurs du libéralisme, parce qu’elle permettra de saisir la vérité avec davantage de clarté. Héritier de la pensée des Lumières, John Stuart Mill a ainsi montré que les esprits sont capables de s’éclairer et de se former mutuellement, pourvu qu’ils aient la liberté de concevoir, d’exprimer et d’échanger. Nul besoin de censurer, nul besoin d’identifier et de bannir le mal : la libre concurrence des idées fait disparaître les indésirables. Le corollaire de ce principe est qu’il faut compter avec un certain nombre de « ratés », et que sur
une encyclopédie aussi libérale que Wikipédia, personne ne peut garantir une protection totale contre le sabotage. L’optimisme reste toutefois de mise, chez les libéraux : plus les idées sont nombreuses à circuler et plus elles circulent vite, plus on a de chances de progrès. Le résultat est fonction du nombre et de la vitesse des échanges.
Cette théorie est en grande partie justifiée par la supériorité de l’encyclopédie de langue anglaise, animée par le plus grand nombre de contributeurs réguliers. Les saboteurs sont rares, malgré le caractère spectaculaire de certains incidents. L’optimisme libéral de Wikipédia semble donner un nouveau souffle à l’ambition portée par la philosophie des Lumières.
(1) Voir Adam Smith, 1759, Théorie des sentiments moraux, Paris, coll. Léviathan, PUF, 1999.
Une interprétation de cette théorie popularisée par l’école néo-classique veut que les individus, en recherchant leur intérêt personnel, concourent sans le vouloir à l’intérêt général. Le marché s’autorégule, si bien que l’intervention du gouvernement en économie n’est pas souhaitable.
(2) J’entends ici « concurrence » des idées au double sens du terme, soit le fait que les idées affluent au même endroit, et celui qu’elles soient en compétition pour leur survie.






























































