Internet Actu, Les entretiens du nouveau monde industriel, la métamorphose des objets
“Nous appliquons sans cesse des métamorphoses à nos objets en transformant des objets qui valent quelque chose en objets qui comptent pour quelqu’un”, explique le chercheur Frédéric Kaplan en reprenant le titre de son dernier ouvrage qui vient de paraître aux éditions FYP, La métamorphose des objets.
En préparant son livre, Frédéric Kaplan a essayé de capturer la valeur des objets qu’il possédait : Combien avons-nous d’objets qui comptent ? Comment ces profils de valeurs se distinguent-ils selon le type d’objet ? Certains objets ont de la valeur quand ils sont neufs et à la mode, comme nos vêtements, d’autres gagnent de la valeur dans le temps, comme les doudous ou les journaux intimes. Or ce sont souvent ceux-là qui comptent le plus pour nous.
Pourquoi si peu d’objets électroniques comptent-ils dans nos vies, tant et si bien qu’on en change souvent, sans états d’âme ? N’incarnent-ils pas pourtant l’objet désirable de nos sociétés modernes ? Les objets électroniques ont une carapace qui n’a pas beaucoup d’intérêt : leur coeur est ailleurs. Il est dans les nuages – ou en passe de le devenir, annonce-t-il en évoquant le Cloud Computing. Car ce qui compte ce ne sont pas les objets, mais les données auxquelles ils permettent d’accéder. “Il y a des milliers d’interfaces différentes adaptées à des objets différents pour une seule machine”, explique encore le chercheur. “L’internet des objets procède d’un mythe où nos objets vont communiquer entre eux : mais en fait, nous n’accédons qu’à une seule machine, qu’à plusieurs services, via diverses interfaces.”
Le domaine de l’interactivité des ordinateurs s’étend à celui des objets. Apparaissent de nouveaux objets qui assument leur caractère d’interfaces, à l’image du QBE1 que Frédéric Kaplan a conçu (vidéo). A la suite de Wizkid, QBE1 est doté d’une carapace en tissu pour faciliter le mouvement. Objet sculptural, il s’anime grâce à deux microphones dont il se sert pour se positionner par rapport au bruit. Il est doté de petites caméras pour percevoir l’utilisateur dans l’espace et est capable de suivre les visages, de les reconnaitre et donc ainsi de comprendre le contexte. Et Frédéric Kaplan d’expliquer comment il a développé une interaction gestuelle à distance, permettant d’interagir sans objets avec la machine. La machine, dont le but premier est de donner accès à de la musique, est capable de savoir qui est là (elle reconnait les personnes) et de comparer les goûts des utilisateurs pour faire une programmation ou des propositions en fonction des contextes. “Avec cette machine, le temps qu’on passe avec, fait augmenter sa valeur.” Notre histoire nourrit la machine.
Autre exemple avec la DockLamp qui intègre des projecteurs et des caméras capables de créer une “lumière interactive” qui permet de rendre, potentiellement, toute surface interactive…
“Ce que ces exemples doivent nous amener à comprendre c’est que la métamorphose des objets réalise une séparation entre la valeur fonctionnelle et historique des objets. Les objets-interfaces tendent à être sans valeur propre : nous n’aurons pas de raison de les posséder”, explique Frédéric Kaplan. “A terme, peut-être cesseront-ils d’être des produits pour devenir des services ?”
Bien sûr, les données biographiques que les objets interfaces révèlent peuvent intéresser de nombreux acteurs économiques. Aujourd’hui, “on nous vole nos données contre de la pacotille”, à l’image de celle qu’on proposait lors du commerce triangulaire, explique le chercheur. Nous aurons besoin demain de mieux mesurer la valeur économique de nos données et de nous assurer que nous en gardions la propriété. Peut-être faudra-t-il introduire de nouveaux acteurs économiques, nous permettant de protéger ou valoriser ou archiver nos données, à l’image de banques de données, d’intermédiaires capables de faire ce que nous voudrions qu’ils fassent avec notre patrimoine biographique ?
Du point de vue personnel, un nouvel art de la mémoire devrait voir le jour, prophétise Frédéric Kaplan. Comment construire un nouvel art de la mémoire, comment gérer ce qu’on veut garder ou oublier ? Chacun devra trouver la juste place du souvenir et de l’oubli dans sa propre vie. Ces objets-interfaces qui s’annoncent sont avant tout une invitation à réfléchir sur soi-même, et “ça c’est assurément capital, ça c’est assurément le véritable enjeu”, assure avec conviction Frédéric Kaplan.
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