Autour de Pascal Vandenberghe, directeur général de Payot Libraire, et du modérateur Luc Debraine, du Temps, deux intervenants de marque dont les activités sont, pour des raisons différentes, à la pointe de l’actualité : Frédéric Kaplan, chercheur à l’EPFL et spécialiste des interfaces, auteur récemment d’un ouvrage étonnant [à tous points de vue !], La métamorphose des objets, et Philippe Colombet, directeur pour les pays francophones du controversé programme Google Livre. Leur constat, dressé devant un public d’éditeurs, de libraires et de journalistes : le numérique n’en est qu’à ses débuts, mais le papier a encore de l’avenir !
Sur la sellette du fait des procès, Philippe Colombet a essuyé les plâtres, défendant avec sobriété, embarras parfois, la position de Google Livre : oui, Google, conscient de ce que les connaissances contenues dans les livres, les articles ou les documents était en grande partie inaccessibles au public, a cru bien faire en sollicitant non seulement les catalogues d’éditeurs mais les fonds de bibliothèques pour la numérisation des œuvres libres de droit et l’indexation [enregistrement de mots clés permettant d’orienter la recherche] des œuvres sous droit ou épuisées. Le bénéfice pour d’innombrables titres hors circuit de se faire ainsi connaître n’a cependant pas empêché la révolte d’auteurs et d’éditeurs, américains et européens, devant l’exploitation abusive de leur travail sans autorisation : d’où la nécessité actuelle de régler par accords juridiques les prérogatives des uns et des autres, ce qui ne va pour le moment ni vite ni bien… Le droit anglo-saxon, souligne Pascal Vandenberghe, qui reconnaît le processus dit opt-out [c’est au lésé de protester devant le fait accompli, s’il en a connaissance et les moyens] est en l’occurrence un facteur de tension, car le système européen [opt-in] impose à l’utilisateur de demander l’autorisation avant d’agir, démarche plus égalitaire amplifiant par contraste la pression ressentie devant le procédé de Google Livre, qui par le biais des bibliothèques américaines touche par exemple 200’000 références francophones ! « Nous avons conscience d’avoir fait bouger les lignes » résume Philippe Colombet, « mais il ne faut pas négliger qu’un jour la nouvelle génération pourrait considérer que ce qui n’est pas sur la Toile n’existe pas… »
Passées ces mises au point, trois grandes questions ont structuré le débat : la forme, la place et la diffusion du numérique dans l’édition, à brève ou plus longue échéance. Spécialiste des interfaces – il a travaillé dix ans pour Sony – et grand lecteur, Frédéric Kaplan dresse un état des lieux du numérique qui laisse songeur : « On va vers un grand ordinateur unique, accessible par de multiples canaux y compris pour les créateurs, les diffuseurs et les utilisateurs » explique-t-il tranquillement. « C’est la fin des fichiers, seul l’accès aux données, stockées dans ce qu’on appelle un « nuage » [mais très terrestre !] deviendra pertinent. L’interface sera le support, par exemple une liseuse, mais aussi l’acte d’achat, non plus d’un objet de papier mais d’un droit d’accès au texte dématérialisé. Pourquoi alors une librairie physique, où on peut se promener et être conseillé, ne serait-elle pas une interface, proposant au client des livres traditionnels aussi bien que l’expérience d’acheter sur place un accès au numérique ? » Mais un accès pour quel support ? « La liseuse n’est pas l’avenir de l’imprimé, qui a son propre futur » corrige Frédéric Kaplan, qui peut en faire la démonstration grandeur nature : son ouvrage La métamorphose des objets, sous l’apparence d’un bouquin classique, cache une annexe numérisée invisible ! Il suffit de « lire » certains codes sur ses pages grâce à une interface – pour le moment un téléphone portable ou en entrant le nom de la page manuellement sur Internet, mais qui pourrait se multiplier – pour que son écran présente des « augmentations » complétant le texte : articles, interviews en vidéo ou musique explicative. Quant aux liseuses, type Sony Reader et aujourd’hui iPad, les spécialistes sont enthousiastes: « De même qu’il y a de multiples usages de l’écrit, il y a de multiples outils pour y accéder » insiste Philippe Colombet. « On n’a pas besoin du même appareil pour lire un roman au lit ou étudier, ou essayer des recettes de cuisine ! » L’acte de lecture va donc s’expliciter, mais la diversification se fera en également en amont puisque, comme le remarque Frédéric Kaplan, « si on lit différemment un livre, du début à la fin, ou un magazine, en grappillant [en naviguant !] suivant l’intérêt, on ne lira pas non plus de la même façon selon les interfaces, donc les textes numériques doivent être conçus au départ en fonction des divers canaux auxquels on les destine. » Caractérisés par la connectivité et l’interactivité, ces ouvrages d’un nouveau genre empiètent d’ailleurs moins sur l’univers du livre que sur celui du web…
La fragmentation des conceptions à un bout de la chaîne, et des supports ou interfaces à l’autres, laisse au centre une vaste question, essentielle pour l’utilisateur, celle de l’accès au numérique. Pascal Vandenberghe ne cache pas la complexité des enjeux : « Nous n’en sommes qu’aux débuts du numérique, et déjà se sont imposés des monopoles, souhaitables pour personne : les éditeurs doivent avoir le choix, les solutions doivent être assez variées pour répondre à des besoins divers. On a vu les librairies indépendantes presque totalement exclues du commerce en ligne, qui en Suisse écoule 8% des livres papier, il ne fait pas répéter cette erreur avec le numérique ! C’est pourquoi nous soutenons le projet en Suisse romande d’une plateforme de diffusion unique, conçue sous l’égide de l’OLF, et qui gèrera tous les fonds pour tous les libraires : la plateforme vendra l’accès au numérique, mais obligatoirement au « profit » d’une librairie à mentionner, y compris les indépendantes, ce qui non seulement les intègrera au circuit sans nécessiter d’infrastructure particulière, mais entretiendra le lien entre le client et son magasin habituel. L’idée nous semble importante et excellente. » « Le lecteur bientôt ne se satisfera plus d’un seul mode d’accès à une œuvre, mais il est essentiel que le réseau des librairies résiste bien » renchérit Philippe Colombet, « sans lui la diversité éditoriale souffrira. Pour nous, tout point de vente de l’imprimé peut être aussi revendeur de produits numériques ! »
Reste cependant à en réguler l’aspect financier, crucial, et là les choses ne se présentent pas encore de manière équitable puisque les fournisseurs comme Amazon imposent leur conditions, drastiques : dix dollars maximum de prix de vente, une aumône à partager entre auteur et éditeur… L’annonce par Apple de contrats avec les éditeurs pour son iPad réjouit cependant Pascal Vandenberghe : « Il a suffit de deux jours après la présentation de la tablette Apple pour qu’un gros éditeur américain, Macmillan, fasse plier Amazon quant au prix de vente plancher de ses ouvrages numérisés. C’est une brèche, car dès qu’il existe une alternative la pression s’inverse ! » Il n’en demeure pas moins que si la plateforme de distribution conçue par l’OLF, baptisée « e-reader », est en tout point opérationnelle, la décision des fournisseurs de matière première, les éditeurs, traîne, les Anglo-saxons préférant livrer aux grossistes les plus offrants, les Français quant à eux hésitant encore au sujet de leurs propres plateformes… Présent, Patrice Fehlmann, directeur général d’OLF, dit cependant ne rien regretter de l’investissement en faveur de l’option romande « utopiste » [sic] d’un moyen de diffusion global et ouvert à tous.
Mis en évidence par les échanges riches et variés de cette rencontre, le déséquilibre est perceptible entre la fureur de développer que l’on ressent chez les fournisseurs, technologiques ou commerciaux, d’interfaces de lecture innovantes, doublée de la curiosité impatiente des acheteurs potentiels, et les difficultés auxquelles doivent s’adapter [mais à quoi exactement, car tout est encore en devenir !] tant la librairie traditionnelle, inquiète pour sa survie, que les éditeurs, présents en nombre à la rencontre et qui avouent ne pas toujours trouver auprès des acteurs du numérique les réponses à leurs questions… Aussi projetés qu’ils soient vers les avancées prévues ou prévisibles du marché du numérique, les intervenants se sont cependant montrés aussi encourageants pour les uns que pour les autres : le cœur de métier et le contact directe en librairie restent irremplaçables, quant à faire l’économie de l’éditeur dans le processus de numérisation il est voué à l’échec pour les mêmes raisons qu ont prévalu dans l’édition imprimée. Porte-parole de la combativité éditoriale face au numérique, Francine Bouchet, directrice des Éditions La Joie de Lire, en a d’ailleurs vigoureusement clarifié les enjeux, relevant malicieusement la supériorité inattaquable de l’album cartonné lorsqu’il s’agit de lire une petite histoire avant d’aller dormir…










