Body Hacking. Pirater son corps et redéfinir l’humain !

Body Hacking. Ils piratent leur corps et redéfinissent l’humain !  de Cyril Fiévet

Collection Présence160 pages,  20 euros TTC  Juin 2012 ISBN-13: 978-2916571713

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Transformer le corps humain en faisant appel à la technologie, implanter dans le corps des composants artificiels, mixer le biologique et l’électronique, développer de nouveaux sens, augmenter les capacités humaines… telles sont quelques-unes des finalités du body hacking. Portée par la recherche scientifique qui, depuis plusieurs décennies, cherche à tirer parti du numérique, de l’électronique et de la robotique pour guérir ou améliorer le quotidien de patients souffrant de pathologies et handicaps sévères, la démarche a évolué récemment.

Aujourd’hui, ce sont des individus eux-mêmes qui poussent la logique de liberté individuelle à son paroxysme, en entreprenant sur leur propre corps des modifications physiques parfois extrêmes. À la croisée du « hacking » et du transhumanisme, cette tendance s’inscrit dans la logique de modifications corporelles plus anciennes et bien établies, comme le tatouage et la chirurgie esthétique. Mais désormais, ces modifications ne sont plus à caractère esthétique : elles visent à enrichir les sens, doter le corps de fonctionnalités nouvelles – et améliorer l’humain en en dépassant les limites. Une démarche qui soulève des questions inédites, au plan scientifique, social ou moral – et nous force à repenser l’avenir et même, peut-être, la définition de l’humain.
Qui sont ces « pirates de l’humain » qui utilisent la technologie pour transformer leur corps et en redéfinir les contours ou les fonctions ? Quels sont les dangers de cette démarche ? S’agit-il d’une tendance de fond ? Jusqu’où ira-t-on en matière d’amélioration de l’humain ?

Ce livre, résolument ancré dans la réalité scientifique d’aujourd’hui, part à la rencontre d’individus plus audacieux ou plus fous que la moyenne, qui nous interpellent et nous forcent au questionnement, sur des sujets qui concernent chacun d’entre nous.

Body hacking : améliorer l’humain en en dépassant les limites-tatouage-prothèses-transhumanisme-cyborg-implants


Cyril Fiévet, ingénieur, journaliste et auteur, s’intéresse depuis une quinzaine d’années aux technologies, à l’innovation, aux tendances émergentes et à leur impact sur la société. Il a écrit plusieurs centaines d’articles sur la cyberculture, internet, les usages du numérique, les robots et l’avenir des technologies de pointe.

Après qu’il a annoncé l’avènement d’internet en 1995, puis publié le « Que sais-je ? » sur les robots en 2002 et le tout premier livre en français expliquant le phénomène des blogs en 2004, Body Hacking est son sixième livre.

 

 

Extrait :

Chapitre III

Demain l’homme augmenté (par l’homme)

« Le futur est déjà là. Simplement, il n’est pas réparti de manière uniforme. » William Gibson

Les témoignages et exemples qui précèdent semblent converger et montrer que la voie de l’augmentation humaine est engagée. Ils nous incitent aussi à nous interroger sur le sens de ces démarches et leur devenir, à court et moyen terme. De quelle manière notre monde évoluera-t-il si de plus en plus d’individus se réapproprient leur corps, via des technologies externes, au point d’en modifier les contours et les fonctions ? Et quelles implications cela entraîne-t-il au plan humain ou social ? Comment la société civile doit-elle réagir face à ces évolutions ? Et comment concilier le néces­saire respect des libertés individuelles avec les obligations morales ou éthiques qui définissent le genre humain ?

1. Tous cyborgs ?

Le mot « cyborg » est apparu plusieurs fois tout au long de cet ouvrage. Comme nous l’avons vu, artistes, scientifiques ou hackers de tous bords n’hésitent pas à l’employer pour se décrire eux-mêmes, avec parfois une certaine fierté, semble-t-il. Pour d’autres personnes et, souvent, pour le commun des mortels, le terme est indissociable de la science-fiction. Dans l’imaginaire collectif, les cyborgs sont des créatures hybrides, parfois inquiétantes, souvent hautement improbables et tou­jours associées à l’idée d’un futur lointain, dans lequel l’homme aurait fusionné avec la machine, pour le meilleur ou pour le pire.

À l’inverse, pour d’autres personnes, l’utilisation d’appa­reils externes ayant une influence sur les perceptions senso­rielles ou le comportement humain suffit à qualifier celles et ceux qui les portent de « cyborgs ». Certains vont jusqu’à dire que le simple fait de posséder un téléphone mobile dans sa poche – un appareil pouvant communiquer sans fil, iden­tifier sa position dans l’espace ou visionner des données mul­timédia – suffit à transformer chacun de nous en « créatures technoïdes ». Il est un fait que la logique qui nous pousse à faire reposer nos sens, nos modes de communication et notre interface avec le monde qui nous entoure sur des appareils externes participe bien d’une logique d’augmentation des capacités humaines.

Pour autant, il me semble préférable de conserver au mot « cyborg » son sens premier, reflétant la mixité et l’étroite promiscuité entre humain et composants électroniques ou robotiques. Il me paraît néanmoins facile d’arguer que le mot « cyborg » est en fait très banal et ne fait que refléter une réa­lité d’aujourd’hui. Il n’est ni futuriste, ni enfantin, et encore moins péjoratif. Dans notre monde d’aujourd’hui, des cen­taines de milliers – peut-être même des millions – de per­sonnes peuvent aisément, et réellement, être qualifiées de « cyborgs », sans que cela ne soit ni choquant, ni spécialement romanesque. Avant d’aller plus loin, il n’est sans doute pas inutile de nous attarder sur la définition de ce terme si parti­culier, et, surtout, de nous interroger sur son sens réel.

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La définition admise pour ce terme inclut toujours une forme de fusion, plus ou moins étroite, entre l’humain et la machine. Les dictionnaires103 fournissent ainsi les définitions suivantes du mot « cyborg » :

« Humain dont certaines fonctions physiologiques sont assistées ou contrôlées par des appareils mécaniques ou élec­troniques », The American Heritage Dictionary of the English Language ;

« Être humain dont le corps a été remplacé entièrement ou partiellement par des appareillages électromécaniques », WordNet, Princeton University ;

 

-« Un homme bionique », Merriam-Webster’s Medical Dictionary.

On le voit, les définitions s’inscrivent dans une gamme de sens pour le moins étendue. Au sens du premier dictionnaire, un paralytique se déplaçant dans une simple chaise roulante est un cyborg. La définition du deuxième dictionnaire, qui suppose le remplacement de certaines parties du corps par des machines, est sans doute plus proche du sens communé­ment admis, et confirme aussi qu’il existe bien, dès à pré­sent, de nombreux cyborgs dans le monde : les centaines de

103. Il faut noter que le terme ne figure pas dans beaucoup de dictionnaires français, notamment pas dans le Petit Larousse et le Robert.

milliers de sourds ayant reçu un implant cochléaire, d’ampu­tés portant des prothèses de membres mécaniques et/ou élec­troniques, ou de patients dont le rythme cardiaque est régulé par un pacemaker, sont tous des cyborgs. Mais qu’en est-il d’un humain auquel on ajouterait des composants artificiels, ne remplaçant rien mais lui conférant au contraire des fonc­tionnalités nouvelles, voire inédites ?

Quoi qu’il en soit, le terme n’est pas aussi fantasmagorique qu’on pourrait le croire. Et il faut d’ailleurs rappeler que, au plan étymologique (et contrairement à une idée reçue), le mot est d’origine purement scientifique. Le terme « cyborg », formé de la contraction de « cybernétique » (discipline rela­tive à l’étude des processus de commande et de communica­tion) et d’« organisme » (se référant à des entités vivantes, au sens habituel du terme) a été inventé en 1960 par Manfred E. Clynes et Nathan S. Kline, deux ingénieurs de la NASA.

Chargés d’étudier des solutions alternatives pour les vols spatiaux, au début de la grande époque de la conquête spatiale, les deux scientifiques inventent le mot, qui apparaît pour la première fois dans un article scientifique intitulé « Les cyborgs et l’espace »104. Les auteurs y expliquent : « Nous proposons le terme “cyborg”. Le cyborg incorpore de façon délibérée des composants exogènes qui étendent les fonctions de contrôle auto-régulé de l’organisme pour qu’il puisse s’adapter à de nouveaux environnements.

« Si l’homme dans l’espace, en plus de piloter son véhi­cule, doit continuellement vérifier et ajuster ses constantes vitales pour rester en vie, il devient un esclave de la machine. Le but du cyborg est de fournir un système dans lequel ces problèmes de type robotique sont pris en charge de façon

104. Cf. Manfred E. Clynes et Nathan S. Kline, « Cyborgs and Space », Astronautics, septembre 1960.

automatique et inconsciemment, laissant l’homme libre d’ex­plorer, de créer, de penser et de ressentir. »

Il n’est pas inintéressant de souligner que le mot s’inscrit donc clairement, dès l’origine, dans une logique d’améliora­tion de l’humain. Dans leur article, Clynes et Kline décrivent d’ailleurs, de façon très concrète, une pompe miniaturisée, implantable au sein d’un organisme vivant (déjà testée en laboratoire dans les années 1950, sur des lapins et des rats) et capable d’injecter directement des substances médicamen­teuses au sein d’organes précis. Les auteurs entrevoient par exemple la possibilité de coupler l’action de la pompe à des capteurs, mesurant le niveau de radiation auquel sont expo­sés les spationautes pour leur injecter, au besoin et de façon automatique, les médicaments nécessaires. De plus, ils esti­ment que la plupart des dysfonctionnements humains – troubles musculaires, cardio-vasculaires ou de la perception, aussi bien que psychoses – pourraient être réglés avec une technologie de type cyborg, corrigeant les anomalies détec­tées. Finalement, ils concluent que « le fait de résoudre beau­coup des problèmes technologiques des vols spatiaux habités en adaptant l’homme à son environnement, plutôt que le contraire, ne fera pas que marquer une étape majeure du pro­grès scientifique. Cela fournira également à l’esprit humain une dimension nouvelle et plus importante. »

Les deux ingénieurs ont bien perçu l’enjeu de technolo­gies introduites dans le corps humain pour en augmenter les capacités, tant physiologiques que cérébrales. En outre, on peut relever que ce principe d’amélioration de l’humain se veut aussi libérateur. Le cyborg est bien entrevu comme une possible évolution de l’homme, devenu meilleur, mieux à même de s’adapter à des conditions extrêmes – et plus libre.

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La science-fiction s’est rapidement emparée du terme, contribuant à le banaliser, mais aussi à en faire évoluer le sens.

« Steve Austin, astronaute. Un homme à peine vivant. Mes­sieurs, nous pouvons le reconstruire. Nous avons la technolo­gie. Nous sommes capables de fabriquer le premier homme bionique. Steve Austin sera cet homme. Il sera mieux qu’avant. Meilleur, plus fort, plus rapide. »

C’est par ces mots que débute le générique de la série télé­visée L’homme qui valait trois milliards105. Diffusée à partir de 1973 aux États-Unis, la série connaîtra un succès consi­dérable, partout dans le monde. Au fil de plus d’une centaine d’épisodes, la série et son personnage principal, Steve Aus­tin, joué par Lee Majors, forgeront un mythe : celui de la fusion réussie entre l’homme et la machine, conduisant à une forme de perfection, voire d’invincibilité. Steve Austin est un cyborg : un homme victime d’un terrible accident et dont cer­taines parties du corps – l’un des bras et l’un des yeux, notam­ment – ont été remplacées par des composants électroniques et mécaniques. Cet « homme bionique », imaginé par Martin Caidin dans son roman Cyborg, est doté de pouvoirs surna­turels. Il peut courir à plus de 150 kilomètres par heure grâce à des jambes artificielles, entendre ou voir à des distances incroyables, et son bras possède la force d’un bulldozer.

La série sera déclinée pour donner naissance à un person­nage féminin, The Bionic Woman, connu en France sous le nom de Super Jaimie. Jaimie, jouée par Lindsay Wagner, dis­pose des mêmes attributs bioniques que Steve Austin et se voit comme lui, au fil d’une cinquantaine d’épisodes, confier des missions tirant parti de ses pouvoirs extraordinaires.

105. Le titre originel de la série américaine était The Six million dollar man (littéralement, L’homme qui valait six millions de dollars). La version française aurait donc dû s’intituler L’homme qui valait soixante millions. Il est amusant de constater que les producteurs français ont choisi une somme bien plus impressionnante (trois milliards), cinquante fois supérieure…

Les deux agents secrets ont donné naissance à un véri­table engouement, dans de nombreux pays : figurines, adap­tation en bandes dessinées, romans… Dans les années 1980-1990, plusieurs téléfilms feront revivre les person­nages, et donneront naissance à d’autres individus bioniques (notamment des enfants). Près de quarante ans après les pre­mières diffusions des séries, on trouve encore sur internet des sites web de fans, qui continuent à guetter les apparitions des stars de l’époque ou à conjecturer sur la possible adap­tation des séries au cinéma.

Il est indéniable que ces séries télévisées ont contribué à renforcer l’idée du cyborg comme synonyme de futur, de puissance et d’homme « amélioré ». Mais ces deux héros mythiques que sont devenus Steve Austin et Jaimie ne sont pas les seuls à avoir marqué l’imaginaire et, depuis une bonne quinzaine d’années, le thème du cyborg est régulièrement exploré par Hollywood.

C’est notamment le cas de RoboCop106, un film dont le personnage central est un policier humain qui, après avoir succombé à ses blessures, est ressuscité sous la forme d’une créature mi-homme mi-robot. Là aussi, le cyborg est doté de capacités hors normes, atteignant une forme de perfection née de l’alliance réussie entre le meilleur de la technologie et l’esprit humain. On peut d’ailleurs noter que dans les deux cas, L’homme qui valait trois milliards et RoboCop, la tech­nologie est « salvatrice » : elle permet aux héros, après avoir frôlé la mort, de « renaître » sous une forme « amplifiée ». Le cyborg constituerait ainsi une seconde étape de la vie, au cours de laquelle un humain peut enfin s’affranchir des limites inhé­rentes à sa vie antérieure, et se distinguer de ses semblables.

106. RoboCop, de Paul Verhoeven, sorti en 1987. Il sera suivi dans les années 1990 de deux autres films de cinéma, RoboCop 2 et RoboCop 3, d’une série télévisée et de films d’animation.

Si le cyborg est souvent un « surhomme », il n’est pas tou­jours un personnage positif. Dans la série Star Trek, les « Borgs » sont les représentants d’une race extraterrestre qui disposent d’implants mécaniques leur conférant des capaci­tés mentales et physiques hors du commun. Tous les Borgs sont reliés entre eux, et à leur reine, formant une sorte d’es­prit collectif. Se jugeant supérieurs, ils parcourent l’univers pour capturer des individus et les forcer à devenir eux-mêmes des Borgs, en les « assimilant »107.

On peut également être un cyborg malgré soi. Dans le film Un crime dans la tête108, on voit d’anciens soldats américains être dramatiquement manipulés, avec la complicité des plus hautes sphères de l’administration d’État, et pour le compte d’une grande entreprise qui maîtrise parfaitement les tech­nologies d’implants électroniques. Des puces implantées à leur insu dans le cerveau des protagonistes permettent aux conspirateurs d’altérer leur mémoire, d’affecter leur juge­ment, et même de contrôler leurs gestes à volonté. D’autres puces, placées sous la peau, servent à surveiller les person­nages en traçant leurs mouvements.

Dans l’imaginaire collectif, le terme « cyborg » n’est donc pas forcément positif et conserve souvent un caractère effrayant. Du reste, au fil des romans, séries et films, il s’est banalisé et a même perdu une bonne part de sa signification, car il a été utilisé dans un sens différent de son acception réelle. Il est par exemple fréquent de lire que les films de la saga Terminator ont pour héros un cyborg joué par Arnold Schwarzenegger. Il n’en est rien, car le Terminator est sim­plement un robot d’apparence humaine (malgré sa peau, dont

  1.  Selon la formule consacrée, « toute résistance est futile »…
  2. Un crime dans la tête (The Manchurian candidate), de Jonathan Demme, avec Meryl Streep et Denzel Washington, sorti en France en novembre 2004 ; adapté du roman éponyme de Richard Condon, il avait déjà donné lieu à un premier film, en 1962, réalisé par John Frankenheimer.

 

on peut supposer qu’elle est aussi d’origine artificielle, il s’agit d’une machine). De même, on constate de plus en plus fréquemment l’usage du mot cyborg pour désigner des êtres humains hypothétiques qui auraient été modifiés génétique­ment, voire clonés, susceptibles de constituer une nouvelle espèce.

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Un décalage apparaît donc, entre l’acception première du terme, inventé par des scientifiques visionnaires, sa décli­naison dans de multiples œuvres de fiction, et la réalité d’au­jourd’hui. Comme nous l’avons déjà dit, il existe de très nombreux cyborgs aujourd’hui dans le monde : des hommes et des femmes comme les autres, ne disposant pas de pou­voirs surnaturels et spectaculaires, mais auxquels des tech­nologies utilisées en connexion étroite avec leur corps permet juste de vivre mieux. Si l’on peut aujourd’hui parler de l’exis­tence de cyborgs, c’est principalement du fait de la recherche médicale, qui a conduit à explorer des voies nouvelles et pro­metteuses pour résoudre de graves troubles fonctionnels, atté­nuer une douleur, corriger un handicap ou, plus généralement, améliorer la vie quotidienne de personnes gravement atteintes dans leur intégrité physique.

Ce n’est donc pas une réalité joyeuse, car les cyborgs d’au­jourd’hui ne le sont que par nécessité. Chacun d’entre nous pourrait d’ailleurs un jour le devenir, sans l’avoir souhaité ni avoir d’autre alternative.

Mais ce qui est plus nouveau est que des individus bien portants veulent désormais devenir des cyborgs. Kevin War­wick, Steve Mann, Tanya Marie Vlach et beaucoup d’autres, qui s’implantent avec des puces électroniques sous la peau, des composants magnétiques ou d’autres appareils de leur invention, souhaitent dépasser leur simple condition humaine pour devenir eux-mêmes les créatures hybrides décrites par la science-fiction. La plupart revendique volontiers l’appella­tion de cyborgs, et s’en réjouit. En écoutant les body hackers d’aujourd’hui, on ressent fortement cette attirance pour le cyborg, qui paraît n’être, pour beaucoup, que la continuité logique du développement humain et de sa maîtrise du pro­grès technologique. Le cyborg serait ainsi une évolution « naturelle » de l’humain, perçue de façon aussi inéluctable que souhaitable.

La science semble d’ailleurs valider ce principe. Une étude peu commune menée par le laboratoire de recherche Auto­desk, dont les résultats ont été publiés en mai 2012, entrevoit un futur dans lequel les « interfaces utilisateurs », au sens informatique du terme, sont « implantées sous la peau »109. Ces travaux, menés par des universitaires canadiens et alle­mands, visaient à étudier l’implantation permanente d’appa­reillages électroniques destinés à communiquer avec l’extérieur. Plusieurs types de composants, habituellement utilisés par les interfaces traditionnelles, ont été étudiés : cap­teurs tactiles, capteurs de lumière, accéléromètres, diodes électroluminescentes, vibreurs, haut-parleurs, microphones, dispositifs de communication sans fil… L’expérimentation n’est pas allée jusqu’à véritablement introduire tous ces com­posants dans un corps humain, mais ils ont été intégrés et ins­tallés sur un avant-bras, et recouverts d’une peau artificielle reproduisant les caractéristiques de la peau humaine. L’utili­sateur pouvait donc piloter des appareils externes en tapotant sur son bras ou en effectuant des mouvements divers, et res­sentir en retour, sur sa peau, les effets de ses interactions. Les

109. Cf. Christian Holz, Tovi Grossman, George Fitzmaurice et Anne Agur, « Implanted User Interfaces », ACM CHI Conference on Human Factors in Computing Systems, mai 2012.

différents appareils ont de plus été implantés, pour des tests complémentaires, sur le corps d’un cadavre humain. Un dis­positif destiné à recharger les appareils implantés, via induc­tion, par simple contact sur la peau, a également été testé. Et les résultats sont concluants : « Tous les composants des inter­faces utilisateurs traditionnelles fonctionnent lorsqu’ils sont implantés sous la peau, tant pour les données en entrée qu’en sortie, et l’ensemble peut être alimenté et communiquer sans fil. » L’étude est allée jusqu’à équiper quatre volontaires de ces appareillages, introduits sous une couche de peau artifi­cielle, et à recueillir leurs impressions après qu’ils les ont uti­lisés dans le cadre de situations urbaines normales. Les cobayes, qui mentionnent « avoir noté des regards curieux de la part des gens les voyant interagir avec leur bras », ont en général trouvé cette interface « facile à utiliser », les boutons étant « faciles à localiser » et les effets du vibreur « très faciles à percevoir ». Finalement, les chercheurs, soulignant que des études complémentaires doivent être menées, notamment au plan médical, concluent : « La transition technologique qu’a connue notre société au cours des trente dernières années est stupéfiante. La technologie, et notre façon de l’utiliser, conti­nuent à évoluer et personne ne peut prédire le futur. Plusieurs experts ont annoncé l’arrivée des cyborgs et l’apparition d’ap­pareils impossibles à distinguer des bases qui composent l’hu­main. Si nous considérons combien les choses ont changé, il n’est pas difficile de croire que nous interagirons un jour avec des appareils électroniques devenus des composants perma­nents de notre corps. »

Serons-nous un jour équipés de téléphones mobiles que nous ne porterions plus à la ceinture ou dans nos poches, mais à l’intérieur de notre corps ? Et si l’on ajoute à l’humain des composants artificiels, seront-ils purement internes ou viendront-ils se greffer, de façon visible, à nos corps et à nos membres ? Certains évoquent déjà une « esthétique cyborg », selon laquelle l’apparition d’éléments externes à l’humain mais qui lui sont indissociables deviendrait naturelle – et même plaisante. Hugh Herr, le scientifique amputé des deux jambes, lui-même créateur de prothèses bioniques, que l’on voit poser sur de nombreuses photos avec ses différents jeux de prothèses électromécaniques, n’hésite ainsi pas à dire : « Nous autres humains croyons parfois que la forme humaine est la plus belle. Mais il y a clairement des formes et struc­tures qui sont belles et non-humaines. On attache des machines au corps et il y a cette obsession de les faire res­sembler à l’humain. C’est le fait de gens qui se sentent hon­teux d’avoir une machine accrochée à leur corps. Moi, je veux qu’un look robotique soit absolument superbe. »110

Expliquant qu’il aimerait que des amputés puissent « aller à une soirée branchée sans hésiter à montrer qu’une partie de leur corps est bionique », il résume : « Nous voulons que les membres bioniques aient une forme humaine, mais pas qu’ils ressemblent à des membres humains. Nous voulons qu’un membre bionique soit une belle machine, exprimant la beauté mécanique, par opposition à la beauté humaine. »111

Le changement de regard que nous avons évoqué sur le sujet des prothèses de membres n’est pourtant que l’un des aspects de cette attirance nouvelle pour le cyborg. Les cyborgs sont déjà parmi nous, et leur nombre ne fera que croître, au fil de l’évolution des technologies et des expérimentations visant à dépasser les limites humaines.

  1. Article de Eric Adelson, « Best Foot Forward », Boston magazine, mars 2009.
  2.  Interview sur NPR.org, déjà citée, « The Double Amputee Who Designs Better Limbs », août 2011.

 

 

Cyril Fiévet décrypte le body hacking

Cyril Fiévet décrypte le body hackingnov 1, 2012Ingénieur, journaliste et auteur, il s’intéresse depuis une quinzaine d’années aux technologies innovantes, au futur, aux tendances émergentes et à leur impact sur la société. Il a publié plusieurs centaines d’articles sur la cyberculture, internet, les usages du numérique, les robots et l’avenir des technologies de pointe.Après avoir annoncé l’avènement d’internet dès 1995, puis publié le « Que sais-je ? » sur les robots et le tout premier livre en français expliquant le phénomène des blogs, Cyril Fiévet est l’auteur de Body Hacking, son sixième livre. Il y décrit la tendance récente qui pousse les individus à modifier leur propre corps, pour en augmenter les fonctions, précipitant la fusion attendue de l’humain et de la machine.Il s’est ainsi intéressé aux « ultra » transhumanistes, qui ont décidé en toute conscience d’adjoindre descomposants artificiels, dans le but d’augmenter ses capacités fonctionnelles et sensorielles. Il y cite en particulier des exemples d’expérimentations faites dans des conditions parfois extrêmes et hors de tout suivi médical…

Quelle est votre vision du Transhumanisme ?

Pour moi, c’est tout simplement une posture intellectuelle ou, si l’on veut, une philosophie, qui conduit à considérer que l’espèce humaine, sous sa forme actuelle, n’est pas un aboutissement mais une étape dans l’évolution, et que la technologie en général peut nous aider à améliorer l’humain.

On peut donc être transhumaniste sans le savoir et la plupart des transhumanistes sont des gens comme les autres, qui partagent simplement une vision positive d’un avenir où, via la science et des technologies avancées, nous parviendrons à étendre nos capacités humaines, à mieux vivre et à vivre beaucoup plus longtemps.

La réalité serait-elle en train de dépasser la fiction ?

Oui c’est certain. Les rapports entre science et SF sont plus étroits que jamais mais, surtout, ils sont désormais à double sens : la science-fiction s’est par définition toujours inspirée de la science, mais désormais cette dernière utilise également la SF comme source d’inspiration ou comme creuset permettant de tester et valider des hypothèses.

Le fait de donner vie à des machines ou des procédés imaginaires leur procure une sorte de réalité, un contour, un contexte, et permet d’évaluer des scénarios d’usage, avant même que ces machines n’aient été fabriquées, ni même qu’elles ne soient réalisables. C’est un peu désormais comme si la SF « montrait la voie » aux scientifiques. C’est d’ailleurs la thèse de Brian David Johnson, le prospectiviste de Intel, qui argue dans son livre Science Fiction Prototyping : Designing the Future with Science Fiction que la SF peut nous aider à concevoir le futur de l’informatique et de ses usages.

Peut-on dire qu’il existe un profil type du body hacker ?

Je ne crois pas qu’il existe un « profil type » du body hacker et c’est du reste ce qui fait en partie l’intérêt de cette démarche. Même si la « Génération Y » semble particulièrement prédisposée pour s’intéresser au body hacking, on voit des gens venant d’horizons très divers, de différentes tranches d’âge, de différents milieux sociaux être attirés par le principe d’augmentation humaine ou s’y adonner.

Cependant, tous ces gens ont souvent des points communs : ils sont en général bien informés sur l’évolution scientifique et technique, ont souvent un goût prononcé pour la technologie, sont attirés par le risque, revendiquent une liberté totale pour ce qui touche à leur personne et, surtout, refusent de voir le corps humain comme quelque chose de « sacré » qu’il est interdit de modifier.

Un exemple ?

Amal Graafstra, un hacker et body hacker connu pour avoir été le premier double implanté de puces RFID, décrit bien cela en expliquant qu’à ses yeux, ce qui définit sa personne est son cerveau, le reste de son corps – doigts, bras, jambes, peau – ne sont que des parties externes permettant à ce cerveau d’explorer le monde – et on peut donc décider de les modifier.

Parmi les motivations qui reviennent le plus souvent : l’envie d’expérimenter, de découvrir des choses, de mieux cerner le fonctionnement de son propre corps, d’accroître les capacités humaines (notamment sensorielles). Un body hacker est avant tout un hacker, au sens « noble » du terme : il cherche à comprendre et se complait à essayer des choses nouvelles, sans se fixer de limites.

Une société dans laquelle certains « privilégiés » « augmentés » formeraient un groupe social « supérieur » est-elle envisageable ?

On peut le craindre en effet. Mais il n’y a là rien de bien nouveau. L’accès à l’eau potable, à la médecine, aux réseaux numériques sont quelques-uns des fossés qui persistent et séparent déjà la société humaine en groupes plus ou moins privilégiés. Il en sera assurément de même avec des technologies d’augmentation des fonctions humaines, qui seront par essence souvent coûteuses.

Pour ne donner qu’un exemple, on peut parler des exosquelettes robotiques. Ce sont de formidables machines qui, en étroite interaction avec le système nerveux humain, permettent dès à présent à des paralytiques de se tenir debout et de remarcher. Le costume robotisé utilisé par Claire Lomas, paraplégique qui a marché sur la totalité du parcours du marathon de Londres, coûte 55 000 €.

L’exosquelette présenté par la NASA en octobre dernier, destiné aux astronautes aussi bien qu’aux paraplégiques, est estimé à près de 110 000 euros. Même en espérant que ces prix soient divisés par 10 avec la démocratisation de ces technologies, de telles machines resteront très chères pour la plupart des gens qui en auraient besoin.

 

« Développer un 6ème sens. »
 

Toutefois, il faut noter à l’inverse que la tendance au body hacking crée un mouvement qui vient « du bas », c’est-à-dire des individus eux-mêmes. L’exemple des implants magnétiques est particulièrement intéressant. Même si cela ne concerne que quelques milliers d’individus, personne – et en particulier aucune entreprise – n’a cherché à développer et promouvoir un « produit » destiné à augmenter les sens humains.

Et les premières recherches scientifiques portant sur l’effet des implants magnétiques n’ont été menées que longtemps après qu’ils aient fait l’objet d’expérimentations individuelles. Ce sont donc des quidams qui, en expérimentant, en échangeant des conseils et en osant eux-mêmes, ont fini par mettre au point des techniques pour augmenter leurs sens, et même développer un 6e sens, comme beaucoup d’implantés le décrivent. Cela peut laisser penser que les innovations dans ce domaine ne viendront pas forcément, ou en tout cas pas uniquement, des laboratoires de recherches, des hôpitaux ou des entreprises, mais parfois aussi des individus eux-mêmes.

Le fossé que nous évoquions pourrait donc se déplacer : il ne porterait pas véritablement sur les technologies d’augmentation elles-mêmes, mais davantage sur la façon de les implémenter. Il y aurait d’un côté les gens qui bricolent, s’opèrent eux-mêmes, expérimentent et innovent, sans véritables contraintes éthiques ou légales, mais dans des conditions sanitaires précaires, et de l’autre des privilégiés qui ont accès à des technologies éprouvées dans des conditions bien meilleures, au sein de cliniques privées par exemple.

Récemment, un ancien hacker reconverti en expert en sécurité, est parvenu à prendre le contrôle de prothèses cardiaques et à les transformer en bombes électriques capables de provoquer des chocs mortels de 830 volts.

 

Le body hacker ne risque-t-il pas de se faire hacker à son tour ?

Il est certain que le fait d’incorporer au corps humain des composants artificiels crée une nouvelle forme d’inquiétude en matière de sécurité. Tout ce qui est informatique/électronique peut théoriquement être piraté donc, oui, on peut craindre que cela ne se produise pour des implants.

A mon sens, la principale inquiétude est relative à tout ce qui touche au cerveau et au système nerveux, car cela concerne directement, comme vous le dites, la question du libre arbitre. On sait depuis longtemps que de simples décharges électriques dans le cerveau peuvent avoir des effets importants (et même dramatiques) sur le comportement.

 

« Un futur où les implants cérébraux se généraliseraient » ?
 

Dans les années 1950-1970, des travaux (très au-delà de ce qu’on considère aujourd’hui comme les limites acceptables au plan éthique) ont déjà montré ce qu’il est possible de faire. On peut notamment citerJosé Delgado détournant de sa course, via une télécommande, un taureau dont le cerveau avait été implanté d’électrodes, ou suscitant de la même manière des réactions diverses – mouvement des jambes, joie, colère, désir sexuel… – chez des cobayes humains.

Or il existe aujourd’hui des « pacemakers de cerveau » : des appareils électriques introduits dans le corps qui administrent de façon régulière des décharges électriques, via des électrodes plongeant au plus profond du cerveau. C’est une formidable technique, qui obtient de très bons résultats dans le traitement de la maladie de Parkinson ou de maladies neurologiques similaires. Mais en se projetant dans un futur où les implants cérébraux se généraliseraient, tant pour les personnes souffrant de handicaps que pour des individus bien portants désireux d’augmenter leurs capacités humaines, on ne peut qu’être terrifié à l’idée que de tels appareils puissent un jour être piratés et détournés de leur fonction d’origine…

 

Le Mag est un webzine édité par la Cantine numérique rennaise. Il a pour but d’informer sur les tendances du numérique, notamment à travers les évènements organisé par l’association dans son espace, situé dans le bâtiment des Champs Libres.

 

 

Cyril Fiévet (@cfievet) ne nous est pas inconnu.Ancien journaliste pour InternetActu de 2003 à 2006, il fut l’un des blogueurs français les plus prolixes du début des années 2000 avec son blog, Pointblog, son livre BlogStory et son magazine, Netizen, qui avaient tout trois l’ambition de montrer au grand public ce qu’était ce phénomène alors naissant.

Cyril Fiévet s’intéresse depuis des années aux technologies. Editeur et traducteur pour Fyp éditions, il vient de signer Body Hacking, un livre très documenté sur la démarche volontaire de modifier son propre corps, “notamment en lui adjoignant des composants artificiels, dans le but de transformer son comportement naturel”. En nous amenant à la rencontre de ces premiers pirates d’eux-mêmes, Fiévet ouvre une boîte de pandore, esquissée philosophiquement par les transhumanistes, qui nous fait passer concrètement de la science-fiction à la plus concrète réalité. Qu’est-ce qui change quand les gens se mettent à s’opérer dans leur cuisine ?

Rencontre.

InternetActu.net : Qu’est-ce que tu appelles le body hacking (le piratage du corps) ? Est-ce une nouvelle étape de la modification esthétique ou une nouvelle étape de la modification fonctionnelle ? Si la fusion homme-machine n’est pas nouvelle (des lunettes aux implants mammaires en passant par les pacemakers ou les implants cochléaires… “nous sommes déjà des cyborgs“), qu’est-ce qui change dans ce “mouvement” de body hacking par rapport à la médecine améliorative ou réparatrice telle qu’on l’a connait ?

Cyril Fiévet : : Pour bien comprendre ce qu’est le body hacking, il faut avoir une vision claire de la signification de hacking. Qu’est-ce qu’un hacker, au sens informatique du terme ? C’est une personne qui cherche à avoir une maîtrise totale des outils qu’il utilise – ordinateur, logiciel, téléphone ou autres – , pour en comprendre le fonctionnement profond et en n’hésitant pas à les modifier pour les adapter à ses besoins. Le body hacking est la transposition de cet état d’esprit (certains diront “philosophie”) au corps humain. Ce dernier n’est plus vu comme une “machine” aboutie dont on doit subir les contraintes ou les limites, mais comme quelque chose sur lequel on peut agir, qu’on peut transformer, améliorer, notamment en lui ajoutant des composants externes.

C’est bien une démarche nouvelle, en particulier par rapport à la chirurgie esthétique ou aux tatouages, car il ne s’agit plus d’intervenir sur l’esthétique, mais sur le fonctionnel, en développant de nouveaux sens ou en incorporant aux corps des procédés qui élargissent le champ des possibles.

Comme je le rappelle dans le livre, la fusion homme/machine n’est pas nouvelle (et j’argue même qu’il existe de longue date des centaines de milliers de gens que l’on peut qualifier de cyborgs), mais on perçoit, me semble-t-il, un mouvement relativement nouveau, plus large et plus radical vers cette fusion.

InternetActu.net : En 2004, dans “Tous taggés” tu prophétisais déjà : “Personne, aucun Etat ou aucune entreprise, n’imposera des technologies d’identification des personnes. Ce sont les individus, nous tous, qui les imposeront, en leur trouvant une utilité et un intérêt dans notre vie de tous les jours.” Ce moment est-il arrivé ?

Cyril Fiévet : Oui, j’en ai bien l’impression, car bien qu’on ne parle plus de Verichip et de ses puces d’identification RFID, on trouve de nombreux témoignages de gens qui se sont implanté eux-mêmes ces puces, et trouvent cela très pratique. Ils sont reconnus par leur ordinateur, leur domicile ou leur voiture, et cela simplifie leur quotidien, en réduisant l’usage de clés ou de mots de passe. C’est une forme de body hacking simple, mais efficace…

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Image : la dernière image de 3rdi, le dispositif de documentation de soi de Wafaa Bilal, qui consiste à prendre des images depuis l’arrière de sa tête via une caméra fixée par un aimant implanté sous sa peau.

InternetActu.net : Quand on évoque la modification corporelle, on en revient souvent à l’exemple de Kevin Warvick qui, le premier, dès 1998 s’implanta une puce électronique dans le bras. Dans ce livre, tu cites également nombre d’exemples provenant d’artistes tels queWafaa Bilal et son projet de documentation de soi 3rdi, ou Tanya Marie Vlach et son projet d’oeil cyborg lancé sur Kickstarter, ou Neil Harbisson, qui a développé un système pour percevoir les couleurs ou encore d’innovateurs comme Amal Graafstra, auteur de RFID Toysqui s’est fait connaître pour les puces sous-cutanées qu’il s’est implantées dans les mains. On a l’impression que ces expérimentations sont encore réservées à un petit nombre d’expérimentateurs farfelus, chercheurs et artistes pour l’essentiel. Même VeriChip, la controversée entreprise américaine qui proposait de pucer les gens, devenue PositiveIDdepuis 2009, a cessé de faire parler d’elle.


Vidéo : le projet d’Oeil Cyborg de Tanya Marie Vlach.

Pourtant, à te lire, ce mouvement est en train de s’élargir, comme le montre ta lecture attentive de nombre de forums dédiés à ce sujet comme BioHack.me, le magazine Body Modification Ezine, ou Felling Waves, un espace où échangent des gens qui s’implantent des aimants sous les doigts pour ressentir les vibrations électromagnétiques de leur environnement. Alors, le body hacking, mouvement ou épiphénomène ?

Cyril Fiévet : : La thèse que je défends est que ce mouvement est une tendance forte, qui ne peut que se renforcer dans les années et les décennies à venir. Il y a au moins deux raisons à cela. La première est qu’il y a des tentatives réussies, qui ne peuvent que faire naître des velléités. L’exemple des implants magnétiques est sans doute le plus parlant : des dizaines de témoignages attestent du fait que ce procédé permet de développer un nouveau sens, complémentaire des cinq sens habituels. Avec la puissance de diffusion d’Internet, qui permet de s’informer sur le procédé, d’échanger et de réduire les craintes et incertitudes, il est très probable qu’un nombre croissant de gens vont s’intéresser à ce type de choses. La deuxième raison tient au développement des technologies elles-mêmes. Je donne beaucoup d’exemples montrant que des outils très sophistiqués, comme des casques permettant de lire les ondes cérébrales, des cartes électroniques, ou des capteurs en tous genres sont désormais très abordables. Les possibilités, pour quelqu’un ayant décidé de modifier son corps par l’usage de technologies numériques, se démultiplient en permanence. Plus on avance dans le temps, plus il sera facile de “hacker son corps”, et de le faire de façon significative et réussie.

Comme toujours, il y a eu les précurseurs, souvent des artistes ou quelques scientifiques, mais on voit désormais des individus qui, chez eux, tentent de reproduire ces expériences, parfois avec succès. J’y vois les prémices d’un mouvement de fond, dont il est difficile de prédire jusqu’où il ira. C’était d’ailleurs l’une des motivations en écrivant ce livre, car je crois important d’initier un débat sur ce sujet, qui concerne chacun d’entre nous, et la société tout entière.

InternetActu.net : Contrairement au mouvement transhumaniste, dont le body hackings’inspire, nous sommes là confrontés à des gens non pas à la recherche d’une vision d’un futur possible, d’une compréhension du monde, mais à la recherche de sensations et d’expériences nouvelles, qui testent concrètement, dans leur chair, une transformation réelle d’eux-mêmes. Le but de nombre d’expériences que tu présentes dans ton livre n’est pas tant de mieux lire le corps, de mieux le comprendre (comme se le propose le mouvement duQuantified Self par exemple) que de lui permettre d’agir, d’avoir un effet retour par l’ajout de nouvelles fonctionnalités.
Vidéo : Aimee Mullins, athlète handisport, actrice et mannequin montrant à TED ce que ses prothèses de jambes lui apportait : vitesse, beauté et quelques centimètres supplémentaires.

Si l’exemple célèbre du sportif Oscar Pistorius, qui surpasse bien des coureurs “normaux” peut générer des envies – et pas seulement part des gens qui ont perdu l’usage de leurs membres -, nous n’en sommes pas encore à des gens qui se font amputer ou extraire un sens pour le remplacer par un sens “électronique” ou physique qui lui serait supérieur, tout de même ? Au contraire, à Lift, Jonathan Kuniholm montrait bien que le remplacement, l’ajout de fonctionnalités n’était pas si simple. Beaucoup d’exemples que tu cites parlent de gens qui parfois reviennent en arrière, retirent parfois leurs puces… Sans parler de ceux qui malgré leurs efforts n’ont pas accès à ces technologies. La technologie ne semble pas toujours à la hauteur des espérances ?

Cyril Fiévet : : Oui, il y a parfois des déceptions ou des désillusions. Il faut bien comprendre qu’on est là sur un terrain totalement nouveau et que ces expériences se font souvent dans des conditions dramatiquement artisanales. L’une des body hackers que je cite avait choqué en expliquant que lors d’une séance d’implantation, elle n’avait pas d’alcool et avait dû stériliser ses plaies… à la vodka. Là encore, ce sont des épiphénomènes, car ce qui compte, à mon avis, est qu’un nombre croissant de gens ont “l’envie” de modifier leur corps, ou au moins de tester des choses nouvelles.

Pour ce qui est de modifications plus extrêmes, comme l’amputation volontaire, nous n’en sommes pas là. Mais l’on sent néanmoins déjà poindre ce débat inédit à l’horizon. Aujourd’hui, les prothèses, même les plus sophistiquées, ne constituent qu’un pis-aller pour des personnes ayant perdu l’usage d’un ou de plusieurs membres. Mais cela sera-t-il toujours le cas ?

Prenons un cas extrême, relevant aujourd’hui de la pure science-fiction : imaginons qu’il existe un oeil artificiel, permettant de filmer et de prendre des photos, permettant de voir parfaitement de jour comme de nuit, de zoomer à l’envie, et même de voir au travers des murs. Toutes ces technologies existent et on peut supposer que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on sache les regrouper dans un appareil de la taille d’un globe oculaire. Mais la question est : si un tel appareil existait, permettant de décupler le potentiel d’un oeil humain, n’y aura-t-il pas des gens pour choisir de remplacer leurs yeux humains par ces prothèses ? Cela paraît être une évolution logique : si des gens, par centaines de milliers, ont recours à la chirurgie pour le simple “plaisir” de modifier leur silhouette, pourquoi ne seraient-ils pas tentés de le faire pour pouvoir faire des choses qu’ils ne pouvaient pas faire avant ?

Il est prévisible que deux postures tranchées apparaîtront : d’un côté les “puristes”, qui refuseront toute addition technologique, et de l’autre les “transhumanistes accomplis”, qui iront jusqu’au bout de la démarche de modification de leur corps, même si cela doit passer par supprimer certaines parties du corps humain jugées “obsolètes”.

InternetActu.net : On a l’impression que le body hacking consiste à reprendre le contrôle de son corps. Et pourtant, l’un des plus étranges exemples que tu évoques, “la main possédé”(vidéo), développé dans le laboratoire de Jun Rekimoto à l’université de Tokyo, consiste justement à s’en faire déposséder…

Vidéo : Démonstration de la Main possédée par le laboratoire de Jun Rekimoto : un dispositif à base d’électrodes externe qui se place sur le bras pour en prendre possession par stimulis électrique. L’exemple pris par le laboratoire consiste à “forcer” un débutant à jouer du koto, un instrument traditionnel à corde japonais : le système permet de stimuler les mouvements de doigts de l’utilisateur pour qu’il effectue les bons accords.

Le body hacking est-il une marque du retour du corps dans un internet qui instaure des relations souvent virtuelles, distantes, qui laisse le corps assez atone face aux écrans et qui a peut-être beaucoup oublié cette dimension de nos êtres ?

Cyril Fiévet : Oui, j’y vois d’ailleurs une évolution logique : nous avons modifié l’apparence physique de nos corps pendant des siècles, puis nous avons développé des outils numériques, souvent utilisés comme autant de prothèses cognitives. L’étape d’après est de modifier nos corps à l’aide de ces technologies.

InternetActu.net : Y’a-t-il des liens entre le bio-hacking, la “DIY Biology” (cette biotechnologie à faire soi-même), à l’instar de celle que pratique BioCurious, et la modification de soi ?

Cyril Fiévet :Oui, il y a de forts points de recouvrement, d’abord sur le fond, car la démarche est de chercher à comprendre, à expérimenter, qu’il s’agisse de molécules ou du corps humain. Ensuite concrètement, car le mouvement DIYBio se développe principalement via des hackerspaces, des endroits physiques propices à l’échange et à l’expérimentation, et on trouve beaucoup de hackers, au sens traditionnel du terme, tentés par expérimenter sur le vivant – ou sur eux-mêmes. Je donne l’exemple dans le livre de Ben Krasnow, un pur exemple de hacker qui, après avoir bidouillé des années durant avec de l’électronique, de l’informatique ou des machines, expérimente désormais régulièrement des choses sur lui-même. Cela paraît là encore logique, voire inéluctable.

InternetActu.net : Dans ton livre, tu évoques beaucoup les modifications corporelles, mais assez peu les modifications médicamenteuses, génétiques ou cognitives… Qui sont pourtant déjà envisageables. Pourquoi ?

Cyril Fiévet : Oui, c’est volontaire car je ne voulais pas faire un livre trop long, ni brouiller les sujets. Mais il existe d’autres formes de hacking de l’humain, notamment la génétique. On trouve déjà, dans les forums spécialisés, quelques récits de tentatives, encore très artisanales, de la part de gens qui cherchent à modifier leur formule sanguine ou la couleur de leurs yeux, via des traitements génétiques. Cela reste marginal, mais on peut penser que cela se développera. Et cela apportera aussi son lot de questions, morales et éthiques, notamment au plan sportif (le sujet du dopage génétique est traité sérieusement par l’Agence Mondiale anti-dopage depuis une dizaine d’années…).

InternetActu.net : Dans Les enfants de Darwin, Greg Bear imagine que le meilleur moyen pour affronter la complexité de notre monde consisterait à faire muter notre espèce, pour qu’elle soit plus sociale qu’elle n’est. Récemment, Matthew Liao, qui enseigne la philosophie et la bioéthique à l’université de New York, proposait de modifier biologiquement les humains. Aussi sérieux que la géoingénierie, la médecine améliorative prônée par quelques transhumanistes pourrait-elle être une solution pour résoudre le réchauffement climatique ? Selon quelques chercheurs, on pourrait ainsi créer par exemple une intolérance à la viande par traitement médicamenteux… ou réduire la taille de l’espèce humaine… voire accroitre l’altruisme ou l’empathie par les médicaments ou le traitement génétique. Est-ce là le stade suivant du body hacking ?

Cyril Fiévet : Je ne sais pas. Bien que n’appartenant à aucune organisation, transhumaniste ou non, je crois fermement en l’une des thèses clés du transhumanisme, selon laquelle l’humain sous sa forme actuelle n’est pas un aboutissement et peut évoluer. Je suis aussi un darwiniste convaincu et, sans constituer un remède magique à tous les maux de la planète, il me semble que le body hacking est une piste pour mieux nous adapter à notre monde. Après tout, il y a beaucoup de choses que nous ne pouvons pas faire avec notre corps tel qu’il est aujourd’hui…

Mais à mon sens, dans un futur lointain, les principales modifications concerneront la force physique et la communication entre personnes. Il ne me paraît pas absurde d’imaginer que les humains des futurs communiqueront entre eux par la pensée, ou qu’ils se feront ajouter des puces dans le corps dès le plus jeune âge, un peu comme pour les vaccinations actuellement.

Propos recueillis par e-mail par Hubert Guillaud le 03/07/2012.


 

 

Un article de Sciences et avenir  sur le body hacking

 

 

Body hackers : voici les pirates du corps humain

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Reportage aux États-Unis dans le milieu des « body hackers ». Ils s’autogreffent des implants afin d’augmenter leurs capacités physiques et intellectuelles !

COLLINE EN FRICHE. Oakdale, banlieue sans charme de Pittsburgh (Pennsylvanie, États-Unis). Le GPS nous guide jusqu’au sommet d’une colline en friche, devant une maisonnette de briques rouges au toit malmené par l’ouragan Sandy. C’est ici qu’habite Tim Cannon, jean, tee-shirt, bouc, piercing, tatouages et casquette. Cet ingénieur en informatique de 33 ans a fondé, en janvier 2012, Grindhouse Wetware (GHWW), la première start-up de « body hackers » au monde.

« C’est en bas que cela se passe. »

Les body hackers se définissent comme des « pirates du corps humain », fans de nouvelles technologies qui entendent dépasser leurs limites biologiques. Leur credo : implanter sur eux-mêmes des « gadgets » électroniques leur conférant de nouvelles capacités, de nouveaux sens, pour devenir des êtres humains « augmentés ». « J’ai toujours voulu être un cyborg [lire notre encadré en fin d’article] ! » affirme d’emblée Tim Cannon, en faisant les honneurs de sa maison. Meublé chichement, le rez-de-chaussée se compose d’une cuisine vide, à peine égayée par la photo de deux enfants collée sur la porte du réfrigérateur, et un coin salon où jappent des chiens. Tim ouvre la porte de la cave : « C’est en bas que cela se passe. »

« LABORATOIRE ». Un escalier mène au « laboratoire », un vaste sous-sol sans chauffage. Un sol de béton brut et des murs de parpaings le long desquels s’étirent un évier et un établi encombré de matériel électronique. Au milieu de la pièce, une planche posée sur des tréteaux supporte un aquarium… sans poissons. Partout, s’entremêlent des fils, des boîtes, de l’outillage et des ordinateurs connectés en réseau.

Le reste de l’équipe fait son apparition. A commencer par Shawn Sarver, 29 ans, un dandy aux moustaches élégantes, cofondateur de GHWW. Ancien soldat, il a servi six ans dans l’US Air Force, dont trois en Irak en tant qu’électronicien – l’aigle tatouée sur son avant-bras en témoigne. Coiffeur le jour, il est en charge du hardware (matériel) la nuit. Lucas Dimoveo, 20 ans, à l’allure sportive, fait des études de biologie et de mathématiques tout en assurant la communication et le développement de la start-up tandis que le timide Ray Bertocki, 23 ans, apporte ses compétences en informatique. Quant à Olivia Webb, 24 ans, la seule fille de la bande, elle travaille pour une compagnie d’assurance après trois ans d’études de biologie à l’université d’Edinboro (Pennsylvanie). Elle est la caution « sciences du vivant » de la petite entreprise.

Les body hackers se définissent comme la branche active du transhumanisme

D’autres membres actifs sont absents ce jour-là, comme Ian Linell, physicien et programmeur, Sharad Satsangi, ingénieur électronique, ou Mike Seeler, en charge du marketing et du design. Tous se sont fédérés autour du projet en 2012, à partir du forum Internet consacré au body hacking : Biohack.me. Depuis, plus de 400 sympathisants à travers le monde suivent de près les avancées du groupe GHWW.

REGARD HABITÉ. « Tous sont des citoyens comme nous, qui veulent dépasser leur condition humaine, explique Tim Cannon, le regard habité. Avec le débit rapide qui le caractérise, il explique que es body hackers sont la branche active du « transhumanisme » (lire S. et A. n° 712, juin 2006), un mouvement qui, selon l’ingénieur et journaliste Cyril Fiévet, se définit comme « une posture intellectuelle, qui tend à considérer que l’être humain, sous sa forme actuelle, n’est pas parvenu au bout de son évolution et que la technologie participera de cette évolution ».

Porté par des personnalités comme Ray Kurzweil, spécialiste américain d’intelligence artificielle, ou le biologiste britannique Aubrey de Grey, la principale organisation transhumaniste (Humanity +) compte environ 6000 membres à travers le monde. Les body hackers s’y réfèrent, mais s’en démarquent : « On se distingue de ceux qui attendent des miracles à venir de la technologie sans faire grand-chose pour faire avancer la situation, note Tim Cannon. La technologie nécessaire est pourtant déjà là ! »

GÉNÉRATION Y. « Il suffit de l’appliquer, renchérit Lucas Dimoveo. Je veux rendre le futur réel. » Le body hacking s’inscrit donc dans un courant entre le hacking (piratage des ordinateurs et des logiciels) et le biohacking (bricolage des cellules et de l’ADN). Ces activistes appartiennent à la « génération Y », celle des enfants biberonnés à l’informatique, aux jeux vidéo et à l’Internet. Pour eux, fusionner l’organique et l’électronique va de soi et tous érigent la liberté individuelle en principe inaliénable. Tim Cannon confirme : « L’augmentation de l’humain est un droit ! »

« L’augmentation de l’humain est un droit ! » – Tim Cannon, body hacker

Installée autour de cookies faits maison et de sodas, la petite équipe théorise avec intelligence et plaisir. Leur modèle : le vénéré Kevin Warwick, professeur de cybernétique à l’université de Reading en Grande-Bretagne, « le premier cyborg de l’histoire ». En 1998, ce pionnier s’est fait implanter une puce RFID sous la peau de l’avant-bras (projet Cyborg 1.0). Elle lui permet de contrôler à distance son ordinateur, les portes, les lumières et les radiateurs de son laboratoire. En 2002, il s’est fait greffer une grille de 100 électrodes sur le nerf médian du bras gauche, au-dessus du poignet (cyborg 2.0). L’influx nerveux qui parcourt le bras lorsqu’il fait un mouvement est capté par les électrodes, converti en signaux électriques qui sont transmis aux appareils électroniques avec lesquels il interagit (fauteuil roulant, bras robotique…). A l’inverse, l’action de la main robotique produit dans son bras une stimulation nerveuse. « Il est l’inspiration de la jeune génération ! » s’enthousiasme Shawn Sarver.

IMPLANT MAGNÉTIQUE. L’élégant jeune homme approche alors sa main d’un bouton métallique posé sur une table basse. Le bouton frémit et vient se coller à la première phalange de son annulaire. « Je me suis fait greffer un implant magnétique sous la peau », explique-t-il. C’est le cas de tous les membres du groupe, hormis Lucas Dimoveo qui veut garder ses doigts intacts pour le sport.

Des implants pour devenir électrosensible

L’implant est composé de néodyme, un métal rare employé dans des applications industrielles et qui sert de puissant aimant. Le principe a été mis au point en 2004 par Steve Harworth et Jesse Jarrel, deux artistes américains adeptes des modifications corporelles. Désormais, l’implantation d’aimants, grâce à une incision cutanée, est proposée de manière « standard » par certains tatoueurs. Mais le plus souvent, elle est réalisée chez soi de façon artisanale, avec les moyens du bord.

À part aimanter les trombones pour épater les copains, à quoi sert un tel dispositif ? « L’aimant réagit aux ondes et aux champs électromagnétiques, explique Shawn Sarver. Je ressens tout ce que nous ne voyons pas, comme les micro-ondes, les lignes à haute tension au-dessus de nos têtes, les vibrations des appareils et des circuits électriques aussi. Mon corps perçoit et quantifie l’invisible. » Mieux, l’équipe a créé un appareil, baptisé bottlenose, qui permet de « voir » dans le noir grâce à ces implants. Shawn Sarver ouvre un boîtier de métal noir.

 

SIXIÈME SENS. À l’intérieur, un émetteur-récepteur à ultrasons. « Ceux-ci sont émis et reviennent en écho s’ils rencontrent un obstacle, comme un sonar. L’écho est transformé en impulsions électromagnétiques que nous pouvons percevoir grâce aux aimants implantés. La durée écoulée entre l’émission et la perception de l’écho – ainsi que la puissance du signal ressenti – nous informe de la distance et de la taille de l’obstacle. » Shawn se bande les yeux et, le doigt aimanté posé sur le boîtier, repère sans erreur la boîte de céréales, l’étui à lunettes et le paquet de cigarettes posés sur une table. « Nous avons ainsi acquis un sixième sens. »

Principal risque : la combustion spontanée

Tim Cannon, le plus téméraire de la troupe, entend donner davantage de sa personne pour fusionner l’homme et la machine avec le système Heledd (Hum embedded light emitting diode display). L’appareil de la taille d’un gros briquet est composé d’une puce qui mesure en permanence les constantes du corps (température, battements cardiaques…). Une fois implanté dans le bras, un écran à LED donnera des informations en s’éclairant sous la peau. Le dispositif communiquera les données par bluetooth (liaison sans fil) à un smartphone. Ainsi, l’utilisateur – qui pourrait être un médecin – sera à même de suivre les constantes en temps réel.

« PROOF OF CONCEPT ». « C’est une démonstration de faisabilité [“proof of concept”], explique Tim. Nous devons encore miniaturiser le système pour l’installer. » Le pari est risqué. L’équipe craint le rejet du dispositif par l’organisme – comme pour tout implant – mais surtout un éventuel défaut de la batterie. « Nous allons probablement utiliser une batterie lithium-ion standard de téléphone mobile », explique Lucas Dimoveo. Principal risque : la combustion spontanée. Quant à la fuite d’acide sulfurique, possible avec d’autres types de batteries, elle causerait un changement dramatique du pH sanguin. « Nous travaillons à inclure l’implant dans une double protection dotée d’un système d’alarme. »

Tim Cannon espère être le premier à s’implanter ce système sous la peau d’ici à quelques mois, avant que la Food and Drug Administration (FDA), qui réglemente la commercialisation des produits de santé, ne songe à lui mettre des bâtons dans les roues. « Pour l’instant, notre travail n’est pas connu, assure Lucas Dimoveo. La plupart de nos projets échappent à la législation car ils peuvent être classés comme “modification corporelle”, ce qui nous donne une certaine liberté d’action. Mais cela pourrait ne pas durer. » (Depuis la réalisation de ce reportage, début 2013, Tim Cannon est passé à l’acte : il a désormais ce système de surveillance dans la peau, NDLR).

AQUARIUM. Pour sécuriser le Heledd, Olivia Webb teste dans l’aquarium un bain de solution à pH sanguin dans lequel elle a plongé un prototype. Elle vérifie le niveau d’acidité deux fois par jour. « A la moindre fuite dans la batterie, le pH baisse, signe de dangerosité. » Elle réalise également des tests de chaleur et de stress mécaniques. Tim Cannon assume cependant les risques : « Les blessures sont inévitables. Ce n’est pas une raison pour ne rien faire. »

La casquette « thinking cap » : un booster de santé

Pour s’adresser au plus grand nombre, le groupe développe aussi des systèmes non invasifs. Ray Bertocki ôte sa casquette. A l’intérieur, collés sur la doublure, deux patchs sont reliés à des fils électriques : le thinking cap est un « booster » de pensée. Une fois les patchs fixés sur le front, une batterie délivre un courant continu de 2 milliampères (mA) qui crée une stimulation transcrânienne à courant continu (tDCS), utilisée d’ordinaire en médecine pour la récupération des lésions cérébrales.

« Après vingt minutes de stimulation, vous êtes plus concentré, le flux de pensée accélère », assure Ray.

L’idée leur est venue à la lecture de plusieurs publications scientifiques, notamment celle de l’université de Bar Illan (Ramat Gan, Israël) parue en en mars 2012 dans Brain Stimulation qui montre que la tDCS des régions frontales augmente la capacité à résoudre un problème. Ou une analyse de septembre 2012 réalisée par l’université de Brasilia (Brésil) pour qui les résultats sont bons sur la mémoire de travail ou l’apprentissage. A ce jour, nul scientifique n’a validé le thinking cap de GHWW. Néanmoins, la start-up en fait désormais commerce sur son site à 50 dollars pièce. En moins d’un an, 25 commandes ont été enregistrées, venues de France, de Grande-Bretagne…

EFFETS SECONDAIRES. D’après les données scientifiques disponibles, les effets secondaires seraient mineurs lors du fonctionnement normal de l’appareil (maux de tête, nausées…), à condition que la séance soit bien contrôlée. Ce qui n’est pas le cas ici. Tim Cannon a, bien sûr, essayé de pousser le courant à 6 mA.

« C’était comme si mon cerveau se déplaçait ! » s’amuse le jeune homme qui admet que l’approche du groupe est empirique : « Notre but n’est pas de publier, mais de faire fonctionner nos inventions pour le bien de l’humain, sans nous prendre pour une élite de surhommes. Notre priorité est de partager nos découvertes. Tout est en “open source” sur notre site », ajoute Shawn Sarver.

La nuit est tombée. Dans la semi-obscurité, les membres du groupe, tous fans de science-fiction et de superhéros, rêvent. Olivia aimerait voler, Schawn pouvoir soulever une tonne grâce à un bras bionique, Tim et Lucas ne plus avoir de besoins physiologiques et Ray télécharger des informations directement dans son cerveau depuis son ordinateur.

Est-ce l’avenir ? « Oui », selon Cyril Fiévet, qui estime que le xxie siècle et les suivants seront marqués par notre aptitude à nous modifier en intégrant des composants et technologies divers. Il s’agit d’une étape majeure de notre évolution. « Non », selon le philosophe Jean-Michel Besnier, qui n’y voit, lui, aucune fatalité. Nous ne sommes pas condamnés à devenir posthumains à condition qu’une prise de conscience massive survienne. « La fascination pour les techniques est le revers d’une mésestime de soi et de l’humanité, affirme-t-il. On ne supporte plus la vieillesse, la maladie et la mort, et surtout pas le hasard de la naissance. Se réconcilier avec notre finitude, accepter nos faiblesses…, c’est le prérequis pour sauver l’humanité. » Il prône, entre autres, d’accorder de l’importance aux avis des comités d’éthique, incontournables. Fi de toutes ces réflexions à Oakdale ! « J’imagine un futur avec plein de cyborgs différents, conclut Lucas Dimoveo, où chacun se rêverait comme il le veut. »

CYBORG. Contraction de « cybernetic organism ». Désigne un organisme composé de matière organiques et de circuits intégrés. PUCE RFID. Comme Radio Frequency Identification. Un dispositif d’identification par radiofréquence. PH SANGUIN. Le pH du sang se situe entre 7,35 et 7,45. Lorsqu’il descend en dessous de 7,35, il y a une « acidose ».

Elena Sender, envoyée spéciale à Pittsburgh